L’affiche de Mucha qui a magnifié l’image de Monaco : histoire d’un chef-d’œuvre Art nouveau
En 1897, l’artiste tchèque Alphonse Mucha signait une affiche publicitaire devenue emblématique, transformant Monaco en promesse de rêve pour les voyageurs européens.
Nous sommes le 26 décembre 1894, dans l’atelier parisien de l’imprimeur Lemercier. La légende, rapportée par la Mucha Foundation, raconte que l’illustrateur tchèque de 34 ans, encore inconnu du grand public, rend service à un ami en corrigeant des épreuves quand Sarah Bernhardt, la plus grande actrice de son temps, contacte l’imprimeur : elle exige une affiche pour sa nouvelle pièce, Gismonda. Tous les artistes attitrés sont en vacances. Alphonse Mucha accepte le défi.
Le 1ᵉʳ janvier 1895, les Parisiens découvrent une affiche si révolutionnaire qu’ils la découpent la nuit sur les murs pour la garder chez eux. Le « style Mucha » vient de naître, et avec lui, l’Art nouveau français trouve l’un de ses maîtres.
Trois ans plus tard, au sommet de sa gloire, Mucha reçoit une commande des Chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée. La compagnie ferroviaire souhaite promouvoir sa liaison vers la Côte d’Azur, un voyage de plus de douze heures en train de luxe jusqu’à Monte-Carlo.

Une principauté en quête de voyageurs
Monaco vit alors une période charnière de son histoire. Depuis 1889, le prince Albert I, surnommé le « Prince savant » pour sa passion de l’océanographie, règne sur le Rocher. La principauté, indépendante mais étroitement liée à la France, mise tout sur le tourisme de luxe. Le casino de Monte-Carlo, inauguré en 1863, a forgé la réputation européenne du petit État comme destination de l’élite.
Monte-Carlo attire alors une clientèle cosmopolite : aristocrates, artistes, amateurs de jeux et de spectacles. Les grands hôtels, les jardins et les promenades dessinent une ville idéalisée, un décor de villégiature pour les fortunés du continent. C’est précisément ce rêve que les Chemins de fer P.L.M. veulent vendre aux voyageurs parisiens.

L’art de vendre un rêve
Pour cette commande, Mucha déploie tout son vocabulaire artistique. Au centre de la lithographie de 108 sur 74 centimètres, une jeune femme aux cheveux noirs, vêtue d’une robe fluide, joint les mains devant son visage dans une attitude de contemplation extatique. Son regard se perd vers le ciel, comme transportée par la beauté du lieu.
Autour d’elle, l’artiste compose l’un de ses arrangements floraux les plus sophistiqués. Des tiges de lilas, d’hortensias, d’œillets et de violettes enlacent la figure féminine dans un entrelacs de courbes caractéristiques de l’Art nouveau. Ces lignes sinueuses ne sont pas qu’ornementales : elles évoquent subtilement les rails et les roues du train qui conduit les voyageurs vers ce paradis méditerranéen.
En arrière-plan, la mer d’un bleu profond et les montagnes de la côte esquissent le paysage monégasque. On distingue les tours distinctives du casino de Monte-Carlo, mais elles restent secondaires. Le véritable sujet, c’est la promesse d’un bonheur sensuel, d’une parenthèse enchantée loin des grisailles parisiennes.

Monaco comme allégorie du bonheur
L’affiche, imprimée par Champenois à Paris, inscrit « Monaco Monte Carlo » en lettres stylisées au sommet de la composition. Mais Mucha ne vend pas une ville : il vend une émotion. Les couronnes florales qui encerclent la jeune femme évoquent, selon une analyse publiée dans l’ouvrage Society and Style: Prints from the Sheldon Museum of Art (2014), « une roue de roulette et la promesse de fortune qui accompagne le voyage. »
Cette œuvre témoigne du génie publicitaire de l’époque, où l’affiche constituait le principal vecteur de promotion. L’Art nouveau, alors en plein essor, offrait à Monaco l’écrin parfait pour séduire une clientèle cultivée et élégante.
Aujourd’hui conservée dans des collections privées et quelques musées, dont le Mucha Museum au palais Savarin à Prague, au Museu Nacional d’Art de Catalunya à Barcelone, la Bibliothèque nationale de France, l’affiche « Monaco Monte-Carlo » reste le reflet d’une époque. Elle rappelle qu’avant les campagnes de marketing contemporaines, un artiste tchèque avait su, en quelques traits de pinceau, capturer l’essence d’un rêve monégasque qui perdure depuis plus d’un siècle.











