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Portrait

Depuis 25 ans, Michel Graglia se taille une réputation sur mesure à Monaco

Michel Graglia, tailleur dans la boutique du Society Club © Benjamin Godart pour Monaco Tribune
Michel Graglia, tailleur dans la boutique du Society Club © Benjamin Godart pour Monaco Tribune

Au Society Club, dans la galerie du Métropole, Michel Graglia pratique l’art de la demi-mesure. Portrait d’un tailleur passionné qui a fait de la relation client un savoir-faire à part entière.

Dans la galerie commerciale du Métropole Shopping Monte-Carlo, à deux pas du Casino, la boutique Society Club aligne ses portants de costumes dans un écrin de boiseries sombres et de vitrines éclairées. C’est ici, au cœur de cette institution de la mode masculine monégasque, que Michel Graglia officie comme tailleur depuis le début des années 2000.

Veste sombre impeccablement ajustée, chemise blanche ouverte au col, il se penche sur l’un de ses volumineux catalogues de tissus avec l’assurance de celui qui a répété ce geste des milliers de fois. Derrière lui, des rangées de vestes et de costumes suspendus, bleus, beiges, gris, composent le décor de son quotidien, partagé entre la vente et la confection demi-mesure.

Plus accessible qu’on ne le croit

« Là où le sur-mesure crée un patron unique à partir de zéro pour chaque client, la taille en demi-mesure ajuste un patron standard aux mensurations du client. Le costume est ensuite fait de manière semi-artisanale dans les ateliers de la marque de tissu Scabal avec laquelle nous travaillons. Les finitions sont faites à la machine et à la main, explique Michel Graglia, en expliquant accompagner de nombreux clients ne trouvant pas leur bonheur dans le prêt-à-porter. En hiver, par exemple, les collections sont plutôt sombres. Si un client veut un costume gris clair, la solution, c’est la demi-mesure. »

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Et l’argument du prix, souvent perçu comme un frein, ne tient plus : avec la maison belgo-britannique avec laquelle il travaille, l’écart avec le prêt-à-porter n’est que de 300 à 400 euros. « Le client doit attendre trois à quatre semaines, mais il est satisfait. Il choisit exactement ce qu’il veut, il découvre les tissus, il choisit la doublure. Il a quelque chose de personnalisé. »

Le processus est pensé pour s’adapter au rythme de ses clients, souvent pressés. « Certains ne viennent qu’une fois choisir le tissu, sans forcément revenir au magasin. Je garde les mesures, on fait les ourlets avec la couturière en boutique, et je livre. Dans leur tête, c’est comme s’ils avaient acheté un prêt-à-porter. »

La qualité du tissu comme point de départ

La gamme est vaste : les costumes vont de 1 800 à 16 000 euros, en fonction principalement du tissu. Les collections proviennent de Scabal, maison fondée en 1938, dont l’usine de Huddersfield, dans le Yorkshire, tisse des étoffes depuis près de cinq siècles.

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Sur la table de la boutique, les catalogues d’échantillons s’empilent à côté de carrés de tissu découpés et d’un cahier technique ouvert sur les options de poches intérieures. Le tailleur les feuillette avec une aisance qui trahit des années de pratique. « Un 240 grammes, c’est un demi-saison. Du cachemire mélangé laine à 500 grammes, c’est pour l’hiver, pour les manteaux. » Il évoque les laines mérinos « quasiment infroissables », le mohair qui apporte de la sécheresse et de la respirabilité au tissu, la vigogne — l’une des fibres les plus rares au monde, issue de la cordillère des Andes — dont le mètre carré peut atteindre 15 000 euros.

« Plus on monte en gamme, plus le fil est beau, fin, jusqu’à dix fois plus qu’un cheveau et fragile », reconnaît-il. Au sommet de la gamme, la collection Summit de Scabal propose même des tissus intégrant des fils d’or. « J’ai deux ou trois clients qui ne prennent que ça. Ils ne regardent pas le prix. » Sur la Côte d’Azur, la légèreté prime. « Ici, les clients passent de la maison à la voiture, de la voiture à l’hélicoptère, puis montent dans l’avion. Plus c’est léger, mieux c’est. On n’a pas trop besoin de tissus épais. »

Le retour du croisé

Côté tendances, Michel Graglia note un tournant esthétique ces dernières années. « Pendant longtemps, c’était le costume deux-boutons classique. Aujourd’hui, il y a un vrai retour du croisé, associé au pantalon à pince. C’est un peu plus décontracté, ça fait de très beaux ensembles. » L’actualisation du style passe par les détails : épaule douce, presque sans épaulettes, coupe légèrement plus courte, veste demi-doublée pour gagner en légèreté.

Côté couleurs, le bleu domine sans partage. « C’est 80 % de nos commandes, même si on joue avec les variantes à motifs » L’été, les teintes s’éclaircissent. Certains habitués multiplient les vestes dépareillées, unies, à carreaux, qu’ils assortissent à des pantalons de couleurs variées. « Ces combinaisons ne se trouvent qu’en demi-mesure. En prêt-à-porter, c’est quasiment impossible. »

Boutons, doublures : le diable est dans les détails

Après le tissu vient le choix de la doublure et des boutons. Sur un présentoir en tissu blanc, une vingtaine de boutons numérotés sont disposés en rang — nacre, corne, plastique, de toutes les couleurs, du noir profond au rose pâle. Pour les doublures, Michel aime jouer avec les associations. « Le bleu avec du rouge, le bleu avec du bordeaux… pour donner du peps. »

Un œil à un centimètre près

Le processus de mesure commence par la poitrine, la taille et le bassin, puis par l’essayage d’un modèle de base sur lequel le tailleur effectue ses corrections. Épaule basse, pli de col, posture en avant ou en arrière : tout est noté et transmis à l’atelier, où le patron est découpé par ordinateur. « Il y a une infinité d’ajustements possibles. Quelqu’un qui fait de la musculation, on élargit la poitrine et le bras. Quelqu’un qui a du ventre, on travaille les panneaux avant pour le confort. » Il a habillé des basketteurs de la Roca Team comme des clients beaucoup plus petits.

Après plus de 25 ans de métier, Michel reconnaît volontiers une déformation professionnelle. « Quand les gens entrent, je sais la taille. Je vois quasiment automatiquement les défauts. Certains passent devant la boutique avec des vestes mal ajustées… je le vois tout de suite. À un centimètre près, on arrive à estimer. »

Cette précision du regard se double d’une forme de discrétion toute monégasque. Pour les clients dont le poids fluctue, il ajuste les mesures sans un mot. « J’ai un client, à chaque commande, je retrouve l’ancienne, je compare, et je rajoute ou je retire trois ou quatre centimètres à la veste. Je ne dis rien. Quand il la reçoit, elle lui va. Il est content, il ne se pose même pas la question. »

Au-delà du geste technique, c’est la relation client qui constitue le cœur du métier. Michel recontacte ses habitués à chaque nouvelle saison, leur présente les collections de tissus, anticipe leurs besoins. L’expérience en boutique, elle, est pensée comme un moment de plaisir, presque un rendez-vous entre amis. « Ils prennent un café, choisissent un tissu, on discute de tout et de rien. C’est un moment privilégié s’ils le désirent. » C’est peut-être là toute la force de Michel Graglia : au cœur d’une boutique qui habille l’élite monégasque depuis quatre décennies, transformer un simple rendez-vous d’essayage en un moment que l’on attend, et auquel on revient.

Photos : Benjamin Godart pour Monaco Tribune