Dans l’atelier de Roberto Masini, le luthier qui transmet un savoir-faire unique à Monaco
À l’Académie Rainier III, une classe de lutherie dirigée par Roberto Masini et ouverte à tous les profils transmet l’art exigeant de la lutherie. Portrait d’un artisan-professeur passionné.
L’odeur d’épicéa et de vernis flotte dans l’air. Sur les établis, des copeaux de bois s’accumulent autour d’instruments en devenir, certains à peine dégrossis, d’autres déjà reconnaissables. Quelques violons achevés, œuvres d’anciens élèves, veillent, suspendus le long des murs. Sur un côté de la classe, Juliette Chapuis travaille la finition d’une pièce au petit rabot, un outil minuscule qui permet d’atteindre une précision au dixième de millimètre. À côté d’elle, Philippe Marsé, jeune retraité, surveille sa gouge avec attention. Roberto Masini, lui, circule entre les postes de travail, corrige une posture, signale un défaut d’une petite croix au crayon, prévient un risque. « Attention à la presse. Si la gouge tape contre le métal, il faut passer une demi-heure à affûter », lance-t-il avec bienveillance de son accent italien à son élève.

C’est dans ce lieu niché au cœur de l’Académie Rainier III que se transmet, depuis près d’un demi-siècle, un art rare et exigeant : la lutherie. La classe a été créée en 1977, à l’initiative du Prince Rainier III. Roberto Masini en est le troisième professeur. Il a rejoint l’Académie en 2009, après des années passées entre Crémone, berceau mondial de la lutherie, et Nice.
Un parcours forgé entre Crémone et Nice
Car avant d’enseigner, Roberto Masini a appris. À l’école italienne de Crémone en 1999, d’abord, sous la direction de Giorgio Ce, un maître qui avait remporté le premier concours de la Triennale de Crémone, l’une des compétitions les plus prestigieuses du métier. « Puis lors d’un stage auprès de Loeiz Honoré, un luthier breton installé en Italie dont j’admire beaucoup le travail », se souvient-il.


En 2003, il rejoint l’atelier de Jean-Luc Domenichini, à Nice, où il découvre un pan entier du métier qu’il ignorait : la restauration. « C’est un bagage culturel qu’il faut avoir. Même si on se dirige uniquement vers la facture d’instrument, il est important de réparer et de voir des instruments anciens pour comprendre certaines méthodes et certaines dynamiques. » Ce passage par la réparation forge chez lui une conviction qui structure aujourd’hui son enseignement : il faut d’abord maîtriser la fabrication avant de toucher à l’instrument d’un autre.
Des profils d’élèves de tous âges
Dans l’atelier, les rabots vont du plus imposant au plus minuscule – de la taille d’un ongle – chacun dédié à une tâche précise. Les élèves, eux aussi, couvrent un spectre très large : de 12 à plus de 70 ans, amateurs passionnés, retraités curieux ou jeunes aspirants professionnels. Certains ne viennent que deux heures par semaine, d’autres occupent les vingt heures disponibles.
Juliette Chapuis, jeune violoniste, est venue à la lutherie par un chemin sinueux. « J’ai fait des études en tant qu’ingénieur, mais j’ai préféré m’orienter vers un métier plus créatif et manuel, qui a du sens pour moi » C’est Jean-Luc Domenichini, rencontré par hasard dans un orchestre de cordes, qui lui a indiqué l’existence de la classe monégasque. Elle prépare en parallèle son Brevet d’études musicales et n’exclut pas de se professionnaliser. La lutherie a déjà changé son regard sur le violon : « Il y avait des détails dont je ne m’étais pas rendue compte en tant que violoniste. Un jour un luthier m’a dit que l’instrument que j’utilisais ne sonnait pas à son plein potentiel et que les cordes étaient trop hautes. »
Philippe Marsé, lui, mesure la chance qu’il a. « Un endroit où vous pouvez prendre des cours de lutherie vingt heures par semaine, il n’y a que des écoles professionnelles très fermées qui offrent ça. Et là nous avons la chance d’avoir un maître qui nous enseigne son art. »


Deux cents heures pour un violon, une vie pour le perfectionner
La lumière est tamisée, presque intime. Des lampes très localisées n’éclairent que les détails des instruments posés sur les établis, révélant la moindre irrégularité dans le travail du bois comme un creux imperceptible ou une courbe imparfaite.
Fabriquer un violon demande environ 200 heures de travail. Un violoncelle, le double. Avec vingt heures hebdomadaires au maximum, un premier instrument mobilise presque une année scolaire complète. Et Roberto Masini préfère que les bois les plus coûteux (un ensemble de bois de violoncelle peut frôler les 2 000 euros, contre 150 à 200 euros pour un violon) soient confiés aux élèves les plus expérimentés. En quinze ans d’enseignement, seuls cinq violoncelles sont sortis de l’atelier. Les matériaux, eux, restent fidèles à une tradition séculaire : « épicéa pour la table, car c’est l’essence qui transmet le plus rapidement la vibration, érable pour le fond, les éclisses et le manche, ébène pour la touche », détaille le luthier.



La surprise finale
Quand on lui demande s’il ne se lasse pas de répéter les mêmes gestes, Roberto sourit. « C’est vrai je fais souvent la même chose. Mais il y a toujours la surprise finale de la sonorité d’un instrument. » Il se remémore l’émotion d’avoir vu l’un de ses instruments joué en concert pour la première fois. « J’étais peut-être plus stressé que le musicien lui-même. Ce n’était pas moi qui devais monter sur scène, mais je me suis retrouvé crispé dans mon fauteuil avec les épaules très tendues. »
Pour ce passeur de savoir, ce métier sonne comme « une recherche perpétuelle ». L’architecture des voûtes, les proportions, le réglage de l’âme, ce petit bâtonnet coincé entre la table et le fond, dont la position et la tension modifient la sonorité de tout l’instrument, autant de variables qu’il ajuste d’un violon à l’autre.



L’enseignement, lui, est venu par opportunité, mais il y a trouvé quelque chose d’inattendu. « Un aspect profondément social qui n’existe pas du tout dans notre métier puisque le reste du temps, je suis tout seul dans ma grotte », s’amuse-t-il. Parmi ses anciens élèves, l’un d’eux, Denis Lebrun, Monégasque installé à Villeneuve-Loubet, est devenu restaurateur de haut niveau avant de se lancer dans la facture d’instrument. « Je vois ses yeux qui brillent quand il fabrique du neuf. Je pense qu’il fera les mêmes choix que moi. »
Dans l’atelier, les copeaux continuent de tomber. Sous le faisceau de sa lampe, Juliette ajuste son rabot. Philippe, lui, reprend sa gouge, d’un geste plus mesuré cette fois. Roberto Masini reprend sa tournée entre les établis dans cet atelier improbable que seule la Principauté pouvait offrir.
Photos : Benjamin Godart pour Monaco Tribune













