Annabelle Ténèze, directrice du Louvre-Lens : « Les artistes ont souvent changé les règles vestimentaires avant nous »
Annabelle Ténèze, directrice du Louvre-Lens et commissaire de l’exposition « S’habiller en artiste », a donné une conférence à Monaco, lundi 13 octobre, consacrée aux liens entre l’artiste et le vêtement.
Des turbans de Rembrandt aux foulards d’Élisabeth Vigée Le Brun, du pantalon transgressif de Rosa Bonheur à la perruque iconique d’Andy Warhol, cette historienne de l’art et archiviste-paléographe a exploré avec finesse comment le costume façonne l’identité créatrice. Au-delà de la simple question « l’habit fait-il l’artiste ? », Annabelle Ténèze a démontré que les créateurs racontent l’histoire du vêtement autant qu’ils s’en emparent comme outil d’affirmation artistique.
La conférence, présentée au Théâtre des Variétés, a également mis en lumière les influences réciproques entre histoire de l’art et haute couture, d’Yves Saint Laurent à Christian Dior, révélant ainsi un dialogue entre les ateliers d’artistes et les maisons de mode.

Le vêtement d’artiste semble être un sujet inattendu. Pourquoi cette thématique est-elle passionnante et pourtant si méconnue ?
Annabelle Ténèze : Ce projet est directement lié à l’exposition S’habiller en artiste que nous avons présentée au Louvre-Lens en début d’année. Cela peut sembler étonnant, mais c’est un sujet très peu étudié par les historiens et les historiens de l’art. Pourtant, quand on y réfléchit, autant il est facile de se faire un selfie aujourd’hui, autant on ne peut pas imaginer que les peintres, je cite souvent l’exemple de Rembrandt qui a réalisé plus de 80 autoportraits, ne choisissaient pas très spécifiquement les vêtements auxquels ils allaient consacrer autant d’heures de travail.
C’est passionnant de se demander : qu’est-ce que les vêtements d’artistes disent d’eux ? De leur personnalité, de leur manière de travailler, mais aussi de l’époque dans laquelle ils vivent.
Vous affirmez que les artistes ont souvent changé les règles vestimentaires avant le reste de la société…
Exactement ! Je pense notamment à Rosa Bonheur portant le pantalon à une époque où c’était encore interdit. Pour obtenir le droit de porter le pantalon, elle devait demander à la préfecture une autorisation de travestissement, en expliquant qu’elle avait une ferme, qu’elle était peintre animalière et qu’elle avait donc besoin de cette liberté vestimentaire. Cela peut sembler fou aujourd’hui, mais cela fait partie des normes que certains artistes ont travaillé à faire évoluer, contribuant ainsi à rendre la société plus libre, y compris pour nous.
Le vêtement d’artiste va donc bien au-delà d’une simple question de mode ?
Absolument. J’ai coutume de dire que le vêtement d’artiste va de la toge à la robe électrique ! Dans l’exposition, la conférence et le livre qui l’accompagne, je rappelle que les artistes avaient parfois le fantasme de porter la toge des Antiques, mais qu’ils se sont aussi créés des robes-œuvres d’art. L’artiste Atsuko Tanaka s’est ainsi créée dans les années 1950 une robe électrique, une véritable robe-sculpture qu’elle ne pouvait porter qu’en performance. C’était très lourd, très chaud et très dangereux aussi.

Le vêtement d’artiste va aussi de l’histoire du vêtement d’apparat au port de la blouse. Porter la blouse, c’était parfois une revendication : d’un côté, le vêtement d’apparat donnait un statut aux artistes, de l’autre, s’affirmer avec une blouse, c’était au contraire s’affirmer comme un artiste-travailleur. Il y a donc beaucoup d’aspects à la fois artistiques et sociétaux.
Quel est le lien entre l’art et la haute couture ?
Il faut rappeler que quand la haute couture naît avec Charles Frederick Worth au XIXᵉ siècle et qu’apparaît la griffe (c’est-à-dire la signature de la haute couture), les vêtements n’étaient pas griffés auparavant. On l’oublie parce qu’on a tellement l’habitude de nos étiquettes ! En réalité, cette griffe avec sa signature s’inspire directement de la signature en bas des tableaux des artistes, avec l’idée que les créateurs de haute couture deviennent eux aussi des artistes à part entière.

Tout au long du XXᵉ siècle et encore aujourd’hui, on voit des collaborations fructueuses entre artistes et créateurs de mode. Je cite beaucoup Yves Saint Laurent, parce que c’est un couturier qui se revendiquait artiste et qui a fait une sorte de musée en vêtements : il a repris les tournesols de Van Gogh, créé la robe Mondrian… Il était lui-même un très important collectionneur.
Vous dirigez aujourd’hui le Louvre-Lens après avoir dirigé les Abattoirs à Toulouse. Comment votre expérience en art ancien et art contemporain nourrit-elle votre regard sur la question du vêtement ?
Ce qui me passionne, c’est de voir combien tous les artistes nous parlent aujourd’hui, au moment où nous vivons, au moment où nous regardons leurs œuvres, que l’œuvre ait été créée hier ou il y a 6 000 ans. C’est quelque chose que je trouve fascinant !

Au Louvre-Lens, nous avons une présentation de collections permanentes qui s’appelle la Galerie du Temps : elle propose quelque chose qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde. On y suit l’art de la préhistoire jusqu’à nos jours, mais sans segmentation entre les sculptures et les peintures, sans hiérarchie entre les civilisations et sans aucun mur.
Qu’aimeriez-vous dire au public pour l’inviter à découvrir cette thématique ?
J’invite le public monégasque, quand il ira dans le Nord, à venir au Louvre-Lens pour découvrir la Galerie du Temps et notre nouvelle grande exposition Gothique au pluriel, qui vient d’ouvrir et durera jusqu’au 26 janvier 2026. Cette exposition suit le gothique du XIIᵉ au XXIᵉ siècle, comme si le mouvement gothique ne s’était jamais arrêté. Des cathédrales à la contre-culture gothique, de Notre-Dame de Paris à Gotham City, la ville des super-héros gothiques. C’est une manière de voir combien nous sommes toujours fascinés par l’art des cathédrales ou par le gothique noir, et comment cet univers continue d’inspirer jusqu’à aujourd’hui. Nous sommes déjà à 15 000 visiteurs et nous sommes très contents !







