Harcèlement moral à la cathédrale de Monaco : le père Deltreuil face à la justice
Le chanoine Daniel Deltreuil, curé de la cathédrale Notre-Dame-Immaculée et numéro trois du diocèse de Monaco, a comparu mardi 6 janvier devant le tribunal correctionnel pour harcèlement moral sur trois employés. Une audience fleuve de sept heures, le jour de l’Épiphanie, qui écorne l’image de l’Église monégasque.
La salle d’audience était comble en cette rentrée du tribunal correctionnel. Daniel Deltreuil, 67 ans, archidiacre, curé de la cathédrale, président de la vénérable Archiconfrérie de la miséricorde et aumônier de l’association des chevaliers Pontificaux, comparaissait pour des faits de harcèlement moral au travail commis entre novembre 2019 et novembre 2022 sur trois gardiens* de la cathédrale : un encore en poste et deux anciens salariés.
Les faits reprochés sont nombreux : menaces répétées de licenciement, insultes et remarques désobligeantes en public, humiliations sur le physique ou l’absence de diplômes, retards dans le versement des salaires, conditions matérielles dégradées, et même l’obligation de fournir des preuves photographiques pour justifier un passage aux toilettes.
Un signalement de l’archevêque
C’est Monseigneur Dominique Marie-David, archevêque de Monaco, qui a alerté le procureur après avoir reçu un courrier du sacristain de la cathédrale faisant état de la « situation épouvantable des employés ». Un second courriel évoquait des comportements inappropriés dans le vestiaire des gardiens. Une enquête préliminaire a été ouverte le 11 novembre 2022 et le père Deltreuil a été placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de paraître à la cathédrale et obligation de suivre des soins psychologiques et psychiatriques. Seul le harcèlement moral était jugé ce 6 janvier. Concernant les accusations de harcèlement sexuel, un non-lieu partiel a été prononcé sur ce volet, l’infraction n’existant pas encore dans le droit monégasque au moment des faits les plus anciens.
À la barre, le prévenu conteste la majorité des faits. Interrogé sur son parcours, il explique être « un enfant d’une famille d’artisan dans le Périgord », converti à 20 ans, ordonné prêtre le 21 juin 1992. Face aux accusations, il reconnaît avoir été exigeant mais nie toute intention de nuire : « Si je me mets en colère, c’est sur le moment, après c’est terminé. Je demande de l’exigence et je le suis aussi pour moi, que cette cathédrale soit impeccable, c’est ce qui m’a été demandé. Ces employés prenaient certaines libertés. C’est normal que la moutarde monte au nez et que j’aie dit des choses maladroites. Je ne suis pas le patron idéal mais je ne suis pas un tortionnaire non plus ». Le tribunal lui rappelle ses déclarations en garde à vue où il reconnaissait « parfois être irrespectueux envers les employés ». Il aura fallu quatre auditions pour qu’il assume certains de ses actes.
Les expertises psychiatrique et psychologique dressent un portrait commun du prévenu : personnalité de type narcissique avec une composante borderline – ou « trouble de la personnalité limite» qui se caractérise par une instabilité émotionnelle – faible empathie, besoin d’autoritarisme et de domination, « certaine perversité » avec un «plaisir à nuire à l’autre », selon les termes lus par le tribunal.
« Je ne suis pas médecin, je ne sais pas quoi vous dire. Je la trouvais sévère », répond le père Deltreuil. « Je ne me sens pas supérieur aux autres. Je ne suis jamais sûr de moi. Je ne me lève pas le matin en disant que je vais embêter quelqu’un ». Le prévenu confirme être suivi par un psychiatre depuis sa mise sous contrôle judiciaire. « Ça m’apporte du réconfort, ça me permet de parler de toute cette histoire, évaluer mon caractère ». Il reconnaît également, sans que cela soit lié à l’affaire, « regarder de la pornographie de temps en temps. »
Les témoignages des victimes
Les trois victimes, présentes tout au long de l’audience, décrivent un quotidien insupportable. L’une d’elles raconte : « Dès ma prise de fonction, je n’étais jamais assez rapide, je ne prenais que des remarques. Il me tutoyait, je lui faisais la bise même si je ne voulais pas ». Un autre employé témoigne : « Il me rabaissait devant les gens. Il faisait des remarques sur les pauses toilettes, je devais montrer par une photo que j’étais bien allé aux toilettes. On ne pouvait pas boire pendant le service. Nos chaussures étaient très abîmées, j’avais de l’eau dedans pendant les temps de pluie. Les tenues étaient très peu changées. ». « Bande de cons, pas de diplôme, vous ne savez rien faire, vous êtes des imbéciles, beaucoup trop payés pour ce que vous faites, je connais du monde haut placé », énumèrent-ils. La troisième victime rapporte avoir entendu le prévenu dire à son sujet : « Il faut qu’il enlève sa boucle d’oreille ce petit PD. »
D’autres témoins, anciens employés, confirment ces comportements. Un gardien déclare : «Il m’a menacé de licenciement avec l’article 6. Il le dit à tout le monde. Je trouve que leurs accusations sont toutes fondées ». Un ancien employé devenu fonctionnaire de police ajoute : « On le craignait. Il nous montait les uns contre les autres. Il arrive à manipuler, il passe son temps à dénigrer les autres. »
Des conséquences lourdes sur la santé
Les expertises médicales révèlent des séquelles importantes chez les victimes. Elles souffrent de troubles gastriques, troubles du sommeil, troubles de la mémoire et de la concentration, des états de stress post-traumatique et des pensées morbides. Une ITT de 20 jours a été accordée à l’une des victimes. À la barre, il déclare : « J’arrive à me reconstruire grâce à mon entourage. J’ai été embauché en CDI et élu meilleur employé de l’année. Ce n’est pas moi le problème. Je vois toujours un psychiatre une fois par mois. J’espère que ce procès permettra de tourner la page ». La deuxième victime présente une névrose post-traumatique avec 15 jours d’ITT. « Ça ne va pas. On a été licenciés. C’est toujours là. J’ai fait un arrêt cardiaque récemment. Je n’arrive pas à m’en remettre. Quand je le vois avec son petit sourire narquois, j’ai du mal ». La troisième victime, toujours en poste à la cathédrale, témoigne : «Je travaille toujours et les conditions sont très compliquées. Il dit qu’il n’est pas souvent là, mais c’est faux. »
À la limite du sadisme
Les trois avocats des parties civiles prennent tour à tour la parole pour de longues plaidoiries, dressant un réquisitoire implacable : « Ce sont des insultes, des poubelles renversées où l’on donne l’ordre de ramasser pour humilier, la menace permanente du licenciement pour que les employés vivent dans la crainte. On est à la limite du sadisme. Il prend consciemment plaisir à nuire à l’autre », plaide l’un d’eux. « Il est incapable de réaliser la dimension de ce qu’il a fait, ce qui correspond exactement à ce que dit la psychologue sur sa personnalité ». Ils ajoutent que « ces trois-là ont vécu l’enfer. On est au-delà d’une autorité un peu forte, d’une bienveillance rugueuse. Il les dominait, les humiliait ». Le prévenu « a voulu se défaire de ses employés, mais à moindres frais ». Ils constatent également l’échec du suivi imposé : «Je m’attendais à minima à plus de reconnaissance, mais rien. L’injonction de soin ne l’a pas amené à prendre conscience des faits ». Au total, les parties civiles réclament 90 000 euros de dommages et intérêts.
Des échanges « affligeants »
La procureure souligne que le comportement du père Deltreuil est « contraire aux préceptes des hommes d’Église ». Elle lui demande s’il a entrepris une formation en management, puisqu’il reconnaissait avoir des difficultés avec l’autorité. La réponse est non. Elle lira par la suite certains échanges téléphoniques entre le prévenu et d’autres membres de l’Église monégasque, qu’elle qualifie d’« affligeants ». Dans l’un d’eux, adressé à un ami prêtre, il aurait écrit : « Il faut que cette affaire passe à huis clos, il faut demander au Palais de clore le dossier. Il ne faut pas qu’il y ait des journalistes présents... »
Elle révèle d’autres extraits qui positionnent le père Deltreuil comme un homme aux propos dégradants et insultants : « C’est le père Deltreuil et ça corrobore le portrait qu’ont fait de lui les experts », affirme-t-elle, saluant « la dignité des trois victimes présentes tout au long de l’audience. »
La procureure requiert 12 mois d’emprisonnement avec sursis assorti d’une mise à l’épreuve de deux ans avec obligation de soins, une interdiction de contact avec les victimes, une interdiction de paraître à la cathédrale de Monaco, une interdiction d’exercer la profession de prêtre pendant trois ans et une interdiction de contact avec les mineurs. « Il est inquiétant de voir un religieux agir de cette manière », déclare-t-elle, estimant qu’il « risque de commettre à nouveau les mêmes faits. »
La défense plaide la relaxe
L’avocate du père Deltreuil conteste vigoureusement ces accusations : « J’ai la difficile tâche de défendre ce monstre, c’est comme ça qu’il a été présenté toute l’après-midi », lance-t-elle. Elle lit des SMS « cordiaux » entre le prévenu et ses employés, ainsi que des témoignages d’anciens salariés décrivant une « attitude respectueuse ». « Oui, il est exigeant. Oui, il est soupe au lait, mais si on est ce monstre, on n’a pas fait que trois victimes. Ça fait trente ans qu’il exerce en tant que prêtre », argue-t-elle. « Les plaignants ont mal vécu la situation, je ne le nie pas. L’ambiance était délétère. Mais Deltreuil a aussi souffert, il n’est pas indemne de cette histoire ». Elle se dit « choquée » par les réquisitions, notamment l’interdiction de contact avec les mineurs : « On parle de pédophilie là ? Ça peut être extrêmement grave pour monsieur Deltreuil ». Elle plaide la relaxe pure et simple.
À 20h30, après plus de sept heures d’audience, le tribunal annonce que la décision sera rendue le 19 janvier 2026 à 14h30.
ERRATUM du 12 janvier 2026 : Une correction a été apportée à l’article en raison d’une erreur. La mention du terme « sacristain », étant erroné, il a été supprimé et remplacé par « gardien » afin de refléter fidèlement la réalité des faits.











