Cet automne, la Fondation Prince Pierre de Monaco saluait la carrière de l’écrivaine française Linda Lê en lui décernant un Prix pour l’ensemble de son œuvre. Faite de recueils percutants (Les Évangiles du crime) et de livres bouleversants (In Memoriam), la bibliographie de Linda Lê s’est enrichie ce mois-ci avec un nouveau livre, Je ne répondrai jamais plus de rien.

 

Avec pas loin de vingt-cinq livres parus depuis le début des années 1990, l’œuvre de Linda Lê n’a eu de cesse de s’approfondir, creusant un sillon ou l’intime, l’historique et le philosophique se mêlent avec naturel. Style millimétré, évocations thématiques sombres et prises de risque en constituent les principales caractéristiques. Les Évangiles du crime, en 1992, a marqué son époque, en proposant quatre lectures de faits réels en lien avec la mort.

Elle a ensuite livré une trilogie autour du Vietnam, son pays d’origine, d’où elle est partie en 1977 avec sa mère : un récit biographique dont on retrouve les signes, en filigrane, dans Voix, Les Trois Parques et Lettre morte. Attachée de longue date aux éditions Christian Bourgois, Linda Lê y a notamment publié récemment Cronos, Lame de fond ou Roman, autant de variations sur sa propre œuvre, où l’auteur semble poursuivre une quête de sens.

Cette année, elle est passée aux Éditions Stock et y publie Je ne répondrai plus jamais de rien. Un livre qui suit le parcours d’une femme à la recherche des secrets de sa mère, récemment décédée. Rencontre.

 

Je ne répondrai plus jamais de rien n’est pas autobiographique, précisez-vous en interview. Qu’est-ce qui vous pousse à adopter ce sujet ?

Ce peut être une phrase, un morceau de musique, une image. Dans le cas précis, c’est donc une phrase qui revient comme une ritournelle.

 

Le roman fait référence à Shakespeare et à L’Homme-Jasmin d’Unica Zürn. La littérature elle-même, comment l’envisagez-vous en tant que matière narrative ?

Les allusions littéraires, qui parsèment le livre, sont autant de clins d’œil. C’est ludique et cela tisse une trame, comme une toile dans laquelle viennent se prendre des mots.

 

Vous êtes aussi préfacière, essayiste et critique littéraire. Est-ce que vous considérez le roman comme une approche supérieure, nécessitant un autre état d’esprit que les textes critiques ?

Tout exige avant tout du travail.

 

Vous travaillez la nuit, est-ce que ça change quelque chose à votre écriture ?

Écrire la nuit change votre rapport au monde. Dans le silence de la nuit, tout semble essentiel, pour ne pas dire vital.

 

À la façon d’In Memoriam ou de Lame de fond (voire des Évangiles du crime), dans des dispositifs narratifs toujours différents, Je ne répondrai plus jamais de rien est une évocation posthume. Qu’est-ce que les personnages décédés disent des personnages vivants dans votre œuvre ?

Ce que les morts apportent aux vivants : c’est cette énigme que j’ai toujours cherché à résoudre, car c’est un legs immatériel qui se transmet.

 

Outre l’évocation posthume, le livre montre une relation sentimentale difficile, tout autant qu’il est une « enquête » sur une disparition, et un récit d’un exil antérieur. Est-ce qu’un fil narratif arrive en premier lorsque vous imaginez un roman, auquel vous entremêlez d’autres intrigues, ou bien votre inspiration est toujours faite de ces mélanges ?

C’est une enquête qui se mêle à une quête.

 

Vous avez reçu l’année dernière le Prix Prince Pierre de Monaco, pour l’ensemble de votre œuvre. Qu’est-ce qu’on ressent lorsque l’on est couronné non pas pour un livre, mais pour tous ses livres ?

Un sentiment d’inquiétante étrangeté devant le nombre de livres écrits.

 

La Fondation Prince Pierre de Monaco souhaite favoriser la création « contemporaine ». Qu’est-ce que vous évoque ce mot ?

Je me sens davantage la contemporaine de Nietzsche l’inactuel et de Benjamin Fondane le persécuté que de certains de mes contemporains.

 

Qu’est-ce qui a pu vous faire réagir, récemment, dans l’actualité ?

La résurgence de l’antisémitisme

 

Avant ce prix, vous étiez vous déjà rendu à Monaco et sur la Riviera ? Qu’est-ce que la région vous évoque ?

J’ai quelques souvenirs très lointains de Monaco et du Vieux Nice. Je me rappelle surtout A propos de Nice, le documentaire de Vigo.

 

Propos recueillis par Thomas Chouanière