Portrait

John Christodoulou : du chaos chypriote aux tours de Londres, itinéraire d’un magnat de l’immobilier, figure de la vie monégasque

john christodoulou
John Christodoulou ©Yianis Christodoulou Foundation

Âgé d’à peine 8 ans, John Christodoulou a dû fuir Chypre avec sa famille à la suite de l’invasion turque de 1974. Réfugié au Royaume-Uni, a bâti un empire immobilier dans sa patrie d’adoption, avant de s’installer à Monaco, où il est devenu une figure incontournable de la vie mondaine locale. Retour sur le parcours hors norme d’un entrepreneur à succès.

« C’est l’expérience de la guerre et de l’insécurité qui a fait de moi l’homme que je suis aujourd’hui. Je me sens toujours vulnérable. Il ne tient qu’à moi de faire de cette insécurité une force ; car on n’en a jamais assez, on a toujours besoin de défis dans la vie ». Qui mieux que John Christodoulou lui-même pourrait résumer, en quelques mots, à Forbes Monaco son propre parcours et la philosophie qui lui a si bien réussi dans les affaires?

Une enfance marquée par la guerre

Nous sommes en juillet 1974, à Chypre. Les forces armées turques viennent de débarquer sur l’île, dont elles prennent le contrôle de plus d’un tiers du territoire. A Nicosie, ville où il est né en 1965 et où il habite avec sa famille, le jeune Yiannakis Theophani, 8 ans, est terrorisé. « C’est un jour que je n’oublierais jamais », se souvient-il quarante ans plus tard : « soudain, les bombes tombaient. On voyait les parachutes sortir de gros avions ».

Pour le gamin, la guerre est un choc émotionnel : « je n’arrivais pas à croire ce qui se passait », se rappelle-t-il, « ma mère nous a tirés vers l’arbre où nous pouvions nous réfugier. La maison juste à côté de la mienne a été bombardée ». Avec plusieurs dizaines de voisins, la famille Christodoulou se terre une journée entière dans une cave. Ils s’en sortent indemnes ; mais, pour le père de Yiannakis Theophani, l’heure du départ a bel et bien sonné.

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Les premiers pas à Londres

Direction Londres donc. « Mon père a réalisé qu’il n’y avait plus de sécurité (ni) d’avenir (à Chypre), alors ils nous a amenés au Royaume-Uni » et c’est donc en tant que réfugié que « John » fait ses premiers pas dans la capitale britannique. « Le Royaume-Uni m’a accueilli à bras ouverts quand je suis arrivé », se remémore encore celui qui dit « savoir ce que c’est que de quitter sa maison et de tout perdre ».

À Londres justement, le père de John refuse d’abriter sa famille dans un logement social, préférant louer un appartement dans un quartier plus sûr pour donner à ses enfants les meilleurs chances de succès dans la vie. Une abnégation que n’a jamais oubliée son fils qui, des décennies plus tard, rend toujours hommage à la force de caractère de son père, duquel le milliardaire dit toujours tenir « la force qui l’habite aujourd’hui ».

Cette force de caractère ne s’accommode guère du carcan scolaire, dont Christodoulou s’affranchit à 16 ans. Le jeune réfugié se forme alors au métier de… sertisseur de diamants et fonde sa propre marque de bijoux, pour mieux la revendre trois ans plus tard. A 19 ans à peine, il réinvestit alors ses premiers gains dans l’achat d’un bien immobilier, acquérant et rénovant un petit studio londonien, dans le quartier de Finchley, dans le nord de la métropole anglaise.

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En quelques mois, l’appartement de Finchley est transformé par John en « joli petit bénéfice ». « Je ne crois pas en la chance », analyse l’intéressé, « mais je sais que les gens auront toujours besoin de se loger. Les loyers des appartements au Royaume-Uni ont augmenté de 20% à 25%, ce qui a entraîné une hausse spectaculaire des revenus ». La machine à cash est lancée, et ne s’arrêtera plus.

« Aidez les autres, cela vous fera vous sentir bien dans votre peau », – John Christodoulou © Yianis Christodoulou Foundation

Un empire immobilier au Royaume-Uni

Aujourd’hui, John Christodoulou est à la tête du groupe Yianis (ce qui signifie « Jean », en grec), un empire immobilier qui détient à l’heure actuelle plus d’un million de mètres carrés de biens au Royaume-Uni. Forte de plus de 7 000 collaborateurs, la holding contrôle notamment des actifs résidentiels haut-de-gamme, des locaux professionnels et de bureaux, ainsi que plusieurs hôtels de renom en Angleterre et ailleurs.

Ainsi, à Londres, du Marriot Hotel Canary Wharf et du Canary Riverside Plaza (un ancien Four Seasons), ou encore du Hilton à Manchester. Et Christodoulou de détailler sa stratégie : « chaque hôtel a sa propre histoire. (…) Un bien immobilier doit au moins doubler de valeur une fois que j’ai terminé les travaux, sinon je n’y touche pas. En affaires, il faut savoir prendre des risques (et) pouvoir se sortir de n’importe quelle situation en maîtrisant son endettement ».

Maîtriser son banquier n’est pas inutile non plus, si l’on en croit John Christodoulou. Comme le milliardaire l’explique au cours d’un entretien, la leçon la plus importante qu’il aurait retenue est d’entretenir de bonnes relations avec ses prêteurs : « ne les décevez jamais », lance-t-il, « quoi qu’il arrive, vous avez besoin d’eux. Si (les banques) vous font confiance, elles vous prêteront de plus en plus ». Le milliardaire insiste également sur l’importance de démontrer à son banquier que l’on maîtrise parfaitement son domaine d’activité, et que l’on s’appuie sur une stratégie et un plan d’investissement clairs. Avis aux entrepreneurs en herbe…

Monaco, le « meilleur endroit d’Europe » où vivre

Cette stratégie lui a si bien réussi qu’au début du mois de décembre 2025, John Christodoulou pointait, avec une fortune de 1,2 milliard de dollars, au 2916e rang du classement Forbes des milliardaires. Un succès financier que l’homme d’affaires doit, notamment, au fait de détenir la très grande majorité des parts du groupe Yianis. Et de privilégier les investissements de long terme qui, avec l’envolée des prix des loyers au Royaume-Uni, ont permis à John de se hisser au palmarès des personnes les plus riches du pays.

Mais c’est bien à Monaco que l’entrepreneur a élu domicile, où il réside désormais avec son épouse et ses quatre enfants. « Il y a seize ans », racontait-il en 2023, « j’ai loué un appartement à Monaco pendant un an. J’ai aimé l’endroit, j’ai acheté une propriété, puis d’autres ». Pourquoi avoir choisi la Principauté ? Parce que pour John Christodoulou, « la sécurité est primordiale, et les avantages fiscaux viennent ensuite naturellement. Il ne fait aucun doute qu’à Monaco, nous vivons au meilleur endroit d’Europe ».

Est-ce la proximité de la mer Méditerranée qui a convaincu le milliardaire, déjà heureux propriétaire d’un jet privé, de s’offrir un somptueux yacht ? Baptisé Zeus et agrandi à l’occasion de des cinquante ans de son propriétaire, le somptueux navire est souvent amarré au Port Hercule, où il  devient le théâtre de nombreuses festivités en tous genres : en mai dernier, des invités de marque ont ainsi pu suivre le Grand Prix de Monaco depuis le ponton du yacht de Christodoulou ; et le mois suivant, l’entrepreneur recevait sur le Zeus les jeunes lauréats chypriotes du concours Cannes Young Lions, avec lesquels John Christodoulou a, autour d’une coupe de champagne, pu échanger sur leurs ambitions personnelles… et pour leur île de naissance commune.

John Christodoulou, un « grand ami et grand soutien de Monaco » pour le Prince Albert II

Comme on le voit, Christodoulou s’est rapidement imposé comme un pilier incontournable de la vie mondaine monégasque, participant aux nombreux cercles d’affaires et philanthropiques qui animent la Principauté. Au point de figurer aujourd’hui parmi les amis personnels du Prince Albert II en personne, aux côtés duquel le milliardaire est régulièrement pris en photo. En juin 2022, John Christodoulou s’est d’ailleurs vu, dans les jardins de l’Hôtel Hermitage, remettre des mains du Prince le Prix d’Ambassadeur de bonne volonté du Club des Ambassadeurs de Monaco.

A cette occasion, le Prince Albert II a salué son « grand ami et grand soutien de Monaco », rendant hommage à « tout ce que nous entreprenons » en Principauté. « Merci pour cela », a poursuivi le Souverain, « pour vos actions philanthropiques et pour votre bonté, votre générosité exceptionnelle, non seulement envers vos amis, mais aussi envers tous ceux qui sont dans le besoin ». « Lorsqu’on vit à Monaco », lui a répondu l’intéressé, « on prend parfois les choses pour acquises », mais le « Prince fait un travail incroyable » pour porter la cité-Etat vers de nouveaux horizons.

Un habitué des tabloïds… et des tribunaux anglais

Même à Monaco cependant, l’argent et les honneurs ne protègent pas totalement contre les épreuves de la vie… ni celles des affaires. John Christodoulou se serait ainsi bien dispensé de faire la une des journaux britanniques quand, au début des années 2020, plusieurs locataires de ses propriétés londoniennes ont porté plainte contre leur bailleur. L’affaire, qui portait notamment sur des loyers et charges jugés trop élevés, est trop longue pour être ici résumée ; elle valu néanmoins à l’entrepreneur d’être nommément cité au Parlement britannique, mais aussi d’être qualifié par la presse d’outre-Manche de « propriétaire indélicat » et d’être condamné à verser plusieurs centaines de milliers de livres sterling aux plaignants.

John Christodoulou a également fait les frais des tabloïds anglais pour son choix de s’exiler à Monaco, après avoir bénéficié au Royaume-Uni du statut fiscal – et controversé – de personne « non-domiciliée ». Enfin, le milliardaire a refait parler de lui pendant la crise du Covid-19, au cours de laquelle il a refusé de licencier les salariés de ses hôtels ; mais au prix de plusieurs millions de livres sterling d’aides publiques perçues pour, précisément, maintenir les emplois – ce dont il devra pourtant se justifier. Pour John, s’agissait d’une question de principes : rester « fidèle à ceux qui lui ont été fidèles ».

Chypriote un jour, Chypriote toujours

Dur en affaires, John Christodoulou sait ainsi se montrer, comme l’a rappelé le Prince Albert II lors de la remise de son prix, généreux avec ceux qui en ont le plus besoin. C’est dans cet esprit que le dirigeant crée, en 2017, la Yianis Christodoulou Foundation, afin de venir en aide aux enfants défavorisés et à leurs familles. Assurant que sa fondation lui apporte plus de bonheur que sa carrière professionnelle, John Christodoulou est particulièrement fier d’avoir contribué à plusieurs initiatives en faveur des enfants de Chypre : campagnes de sensibilisation contre la drogue, rénovation d’écoles et de terrains de sport, etc.

Dans son cœur, Christodoulou restera sans doute toujours un réfugié. Un gamin chypriote. Ce pourquoi de si nombreux Chypriotes étaient invités sur son yacht, à Monaco, à l’occasion des soixante bougies du milliardaire au mois de mai dernier. Ce pourquoi l’homme d’affaires a partagé sur les réseaux sociaux, en août dernier, sa tristesse face au sort tragique de ses concitoyens. Ce pourquoi, aussi, Christodoulou a organisé, en 2023, la visite officielle du Prince Albert II sur son île natale. Chypriote un jour, Chypriote toujours.