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Récit

De Gaulle et Monaco : de la poignée de main au bras de fer diplomatique

Le Président de la République Française, Charles de Gaulle, en visite à Monaco dans la cour du Palais Princier le 23 octobre 1960 © G. Lukomski – Archives du Palais Princier
Le Président de la République Française, Charles de Gaulle, en visite à Monaco dans la cour du Palais Princier le 23 octobre 1960 © G. Lukomski – Archives du Palais Princier

De la visite cordiale de 1960 à la stabilisation des années 1970, les relations entre Charles de Gaulle et la Principauté ont oscillé entre diplomatie, épreuve de force et compromis historique. Monaco Tribune revient sur les relations entre la France et le Monaco du Prince Rainier III, en pleine période des Trente Glorieuses.

Lorsque le général Charles de Gaulle accède à la présidence de la République en 1958, Monaco vit sous un régime de conventions héritées de l’entre-deux-guerres. Le traité de 1918 place le micro-État sous protection française, la convention de 1930 réserve les hauts postes de son administration à des ressortissants français. Sur le trône depuis 1949, le prince Rainier III a déjà entrepris de transformer le Rocher. Son mariage avec Grace Kelly en 1956 a donné à la Principauté un rayonnement mondial. Fort de cette notoriété, le « prince bâtisseur » rêve d’émancipation. De Gaulle, lui, entend réaffirmer l’influence française.

1960 : la visite du Général

Le 23 octobre 1960, le président français se rend en Principauté. « Sur l’invitation de Leurs Altesses Sérénissimes le prince Rainier et la princesse Grâce de Monaco, le président de la République française et Mme de Gaulle se rendront en Principauté le 23 octobre 1960 », peut-on lire sur un article du journal Le Monde le 4 octobre 1960. Réception, défilé militaire, banquet au Palais : la cordialité est de mise. Mais Paris observe déjà d’un œil critique un Rocher où près de 2 000 sociétés prospèrent en échappant au fisc. « Il semble bien que les buildings aient poussé en fonction du nombre des sociétés qui se sont installées dans ce pays sans impôts, autant dire de rêve ! », ironise un journaliste dans un reportage diffusé le 17 octobre 1962, conservé par l’INA.

1962 : l’ordonnance de trop

L’étincelle jaillit le 14 janvier 1962. Le prince promulgue l’ordonnance « Images et sons » pour reprendre le contrôle de Télé Monte-Carlo. Neuf jours plus tard, le ministre d’État de Monaco, Émile Pelletier, exige le retrait du texte. L’entrevue tourne à l’affrontement : Rainier limoge Pelletier sur-le-champ. Un podcast de TVMonaco retrace ces échanges interposés : « Je quitte cette maison où vous ne me reverrez plus », s’écrie le ministre. « Vous pourriez dire : ce palais », rétorque le Prince. De Gaulle réagit par un courrier au ton ferme : « L’ensemble des relations franco-monégasques doit faire l’objet d’un examen attentif », écrit-il.

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Des négociations s’ouvrent avant d’être rompues. « Nous sommes désireux de nous entendre avec la France », déclare le Prince à France-Soir, « mais l’imposition directe serait une atteinte aux racines mêmes de notre souveraineté. » Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances, réplique : « Ce sont des citoyens français. Ils bénéficient des dépenses que nous faisons pour leur sécurité, leur santé. Je ne vois pas au nom de quoi ils se soustrairaient au partage de nos charges. »

12 octobre 1962 : minuit sur la frontière

Le 12 octobre 1962, à minuit, la France passe à l’acte. Six douaniers se postent à l’entrée de la Principauté. Stéphane Bern, dans le podcast d’Europe 1, raconte : « Croyant à une mauvaise blague, les automobilistes sortent de leur véhicule et, sous leur parapluie, observent ce spectacle que nul ne croyait possible. Alors c’était donc vrai, De Gaulle ne bluffait pas. » Le blocus ne dure qu’une journée, mais les contrôles aléatoires se poursuivent plusieurs mois. L’historien Jean-Marie Guillon y voit le signe « d’une conception gaullienne de la souveraineté française, mais aussi d’une situation monégasque qui constituait un défi, tout autant qu’une anomalie ».

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1963 : le compromis du 18 mai

La décrispe passe par la modernisation. Le 17 décembre 1962, Rainier III promulgue une nouvelle Constitution : droit de vote des femmes, abolition de la peine de mort, vote du budget par le Conseil national. Le 18 mai 1963, six conventions sont signées entre la France et Monaco, couvrant notamment la fiscalité, les douanes et le voisinage. Les sociétés réalisant plus de 25 % de leur chiffre d’affaires hors de la Principauté devront s’acquitter d’un impôt sur les bénéfices. Les Français installés depuis moins de cinq ans n’échapperont plus au fisc. Ce compromis fixe les limites de la souveraineté monégasque.

Valéry Giscard d'Estaing, devenu président depuis 1974, assiste à la finale de la coupe de France avec le Prince Rainier III et le Prince Héréditaire Albert. L'AS Monaco l'emporte face le 7 juin 1980 © DR - Archives du Palais Princier
Valéry Giscard d’Estaing, devenu président français en 1974, assiste à la finale de la coupe de France avec le Prince Rainier III et le Prince Héréditaire Albert. L’AS Monaco l’emporte face à Orléans le 7 juin 1980 © DR – Archives du Palais Princier

Années 1960-1970 : la normalisation

Après la tempête, les relations se normalisent. Ironie de l’histoire, Valéry Giscard d’Estaing, le ministre des Finances qui avait mené la fronde fiscale contre Monaco, accède à la présidence de la République en 1974 sans remettre en cause les accords. Monaco adhère à l’Organisation internationale de la Francophonie dès sa création en 1970. Les échanges économiques se développent. En 1977, la légation monégasque à Paris est élevée au rang d’ambassade.

Visite d'État Emmanuel Macron
Visite d’État du président français en juin 2025 © Palais Princier

L’héritage des relations entre le Prince Rainier III et Charles de Gaules reste ambivalent, cordialité d’un côté, pression de l’autre, mais c’est cette tension qui a permis à Monaco de démocratiser ses institutions et de diversifier son économie. Les conventions de 1963, modernisées en 2002, structurent encore les rapports entre les deux États. En juin 2025, la visite d’État du président Emmanuel Macron – la première d’un chef d’État français depuis François Mitterrand en 1984 – est venue rappeler que l’amitié franco-monégasque demeure indéfectible.