De Toumaï à Sapiens : à Monaco, une exposition retrace 7 millions d’années aux origines de l’humanité
Sous le haut patronage du Prince Albert II, le musée fondé par le Prince Albert Ier accueille jusqu’au 16 octobre 2026 une exposition qui revisite, à la lumière des dernières découvertes, l’arbre buissonnant de la lignée humaine.
L’image du singe qui se redresse pour devenir homme a la vie dure. C’est précisément à contrepied de cette représentation simpliste que se construit De Toumaï à Sapiens, la nouvelle exposition temporaire du Musée d’anthropologie préhistorique de Monaco, ouverte au public depuis le 15 février. « À chaque étape de la lignée des hominines correspond une intelligence propre, une réponse adaptative à un environnement donné », précise Elena Rossoni-Notter, directrice du musée.
Une lignée en mosaïque
Conçue par les éditions Synops, l’exposition est portée par le journaliste scientifique Pedro Lima, accompagné du paléoanthropologue du CNRS François Marchal pour le conseil scientifique. Le récit qu’elle propose tranche avec celui hérité des manuels des années 1970 et 1980. Pedro Lima explique que le schéma linéaire, une espèce succédant à une autre jusqu’à la nôtre, est aujourd’hui remis en cause au profit d’une vision « buissonnante, en mosaïque, faite d’apparitions et de disparitions, parfois de croisements entre espèces que l’on pensait distinctes ».

Une conception soutenue par les progrès technologiques fulgurants de la recherche. « La paléogénomique a bouleversé la discipline. En séquençant l’ADN de fossiles néandertaliens, les chercheurs ont par exemple retrouvé leurs gènes dans le génome des Homo sapiens d’aujourd’hui. » La preuve, selon Pedro Lima, que des métissages ont eu lieu il y a des dizaines de milliers d’années, et que nos génomes en portent encore la mémoire : entre 2 à 4 % de Neandertal chez un européen moyen. « En Europe jusqu’à il y a encore 8000 ans, les humains ont la peau noir, comme leurs ancêtres africains dont nous sommes tous issus », rappelle le spécialiste. Plus récente encore, l’analyse de l’ADN sédimentaire permet désormais de détecter des traces génétiques dans le sable même des sites archéologiques, sans le moindre fossile visible à l’œil nu.
Toumaï, Lucy et la fin de l’« East Side Story »
L’exposition tire son titre de deux figures emblématiques. Toumaï, d’abord (Sahelanthropus tchadensis), ce crâne découvert au Tchad au début des années 2000 et daté de sept millions d’années. Sa localisation, à l’ouest de la vallée du Rift, a fait voler en éclats la théorie de l’East Side Story défendue notamment par Yves Coppens, selon laquelle les hominines seraient apparus à l’est de cette barrière géographique du continent africain. La découverte a suscité, rappelle Pedro Lima, une « grande bagarre scientifique », notamment sur la bipédie supposée du primate, déduite de la position du trou occipital : un indice fragile lorsqu’on ne dispose que d’un crâne.


Lucy, ensuite. Le squelette d’Australopithecus afarensis mis au jour en 1974 par Yves Coppens et ses collègues est présent à Monaco sous la forme d’une réplique en résine, prêtée par l’Institut de paléontologie humaine, fondation créée à Paris en 1910 par le Prince Albert Ier et premier centre de recherche au monde entièrement consacré à la préhistoire. Longtemps présentée comme « la grand-mère de l’humanité », Lucy a vu son statut réévalué. « Ce n’est pas seulement la filiation directe qui est remise en question, mais la vision même d’une évolution ramenée à quelques espèces se succédant linéairement », insiste Pedro Lima.
Des fossiles originaux et la Dame du Cavillon
Aux côtés des répliques, l’exposition réunit plusieurs fossiles authentiques, une chose devenue rare dans les musées : les corps d’un adolescent et d’une femme inhumés dans la grotte des Enfants, sur la Côte ligure italienne, à quelques kilomètres de Monaco. Le musée a également fait reconstituer la coiffe de la Dame du Cavillon, ornée de coquillages et de canines de cerf. La tracéologie a établi qu’elle avait été portée juste avant la mort de cette femme d’une quarantaine d’années, les perforations étant trop nettes pour témoigner d’un usage prolongé.


Le Musée de préhistoire de Solutré, partenaire principal, complète l’ensemble par des pièces issues de l’un des plus riches gisements préhistoriques d’Europe, fréquenté depuis plus de 50 000 ans. La sculptrice paléoartiste Élisabeth Daynès, déjà partenaire de la précédente exposition consacrée à Lascaux, apporte des restitutions vidéos réalisées sur la base des données archéologiques, parfois enrichies par l’intelligence artificielle.
Cohabiter avec d’autres humanités
L’un des partis pris les plus saisissants de l’exposition est de faire imaginer au visiteur une planète peuplée de plusieurs espèces humaines simultanées. Pedro Lima rappelle que pendant plusieurs dizaines de milliers d’années, trois, quatre ou cinq espèces d’hominines ont cohabité, et que les sites archéologiques attestent de leurs présences contemporaines sur les mêmes territoires, sans qu’on sache toujours ce qui s’est joué lors de ces rencontres. L’exposition se referme sur la révolution néolithique, puis sur une question ouverte : où va Sapiens ? « L’espère a frôlé l’extinction il y a 20 000 ans, lors du Dernier Maximum glaciaire, lorsque la population mondiale ne dépassait pas, selon les estimations, 100 000 individus en Eurasie », raconte Pedro Lima, comparant cette population au 13e arrondissement de Marseille, ville dont il est originaire.
Une exposition augmentée, appelée à voyager
Comme les précédentes productions de Synops, De Toumaï à Sapiens s’appuie sur des QR codes qui donnent accès à des contenus multimédias (interviews, vues 3D d’objets préhistoriques, quiz) pour prolonger la visite. « Plusieurs institutions internationales ont déjà manifesté leur intérêt pour accueillir l’exposition après son passage à Monaco », indique la directrice du musée. Sept millions d’années d’histoire en quelques espaces : le pari est tenu, à condition d’accepter que la préhistoire ne soit plus une marche triomphale vers Sapiens, mais une succession d’humanités plurielles, dont nous ne sommes que la dernière en date.
Informations pratiques
- De Toumaï à Sapiens, Musée d’anthropologie préhistorique, 56 bis boulevard du Jardin Exotique, Monaco. Jusqu’au 16 octobre 2026
- Tous les jours de 9 h à 18 h.
- Entrée : 5 €, 2,50 € pour les étudiants, gratuit pour les moins de 10 ans et les Monégasques.
- Ateliers pédagogiques pour scolaires et associations sur réservation.







