Directeur général de l’entreprise Buffagni, entreprise de bâtiments basée à Monaco depuis le milieu des années 1980 et spécialisée en gros oeuvre, maçonnerie et revêtement, Antoine Rey, membre assidu de la Jeune Chambre Economique de Monaco, s’est livré sur le contexte actuel et l’état de santé de la société monégasque.

Originaire de la région, où il s’est installé à l’âge de six à Villeneuve-Loubet, Antoine Rey (30 ans) occupe depuis près d’un an le poste de directeur général de l’entreprise Buffagni, créée en 1988. Après une première carrière dans le monde du yachting, ce parisien de naissance s’est rapidement passionné pour le bâtiment jusqu’à gravir les échelons d’une entreprise reconnue et réputée en Principauté, qui s’est notamment occupée depuis près de quinze ans de nombreux chantiers d’envergures. Boutique Gucci, club du Jimmy’z, surélévation de la villa Florestine qui accueille les nouveaux locaux de la direction du travail de Monaco, rénovations des loges VIP du stade Louis-II, construction de l’école et collège Saint-Barthélémy de Nice, rénovation des façades du centre commercial Nice Lingostière, Buffagni ne cesse de s’affirmer comme l’une des références dans le domaine de la construction dans la région depuis quelques années. Entretien avec son directeur général, Antoine Rey.

Nous avons privilégié la santé au business.

Antoine, comment Buffagni s’est adaptée à cette crise sans précédent ?

Très honnêtement, nous avons tous été très surpris par ce confinement. Personne ne s’y attendait, évidemment, même dans notre secteur d’activité. On suivait les annonces gouvernementales au jour le jour, qu’elles soient monégasques ou françaises puisque notre activité couvre les deux territoires. C’était vraiment une vieille quotidienne, minute par minute. Une fois que le confinement général a été annoncé, avec l’arrêt de l’intégralité des chantiers en Principauté, nous sommes entrés dans une deuxième phase, en se posant les bonnes questions. Comment fermer un chantier, comment le sécuriser, le tout en évitant le moindre incident. Nous avons ensuite dû annoncer avec difficulté à tous nos employés qu’ils allaient devoir rester à la maison. Nous avons au sein de notre entreprise une grande culture du travail, donc il n’a pas été facile pour les gars d’accepter cette décision. Nous avons pris le soin de prendre des nouvelles de chacun, notamment moralement, en les accompagnant pendant la durée du confinement. Pendant ce temps-là, la France n’avait pas encore statué sur l’arrêt des chantiers, en incitant les entreprises travaillant sur le sol français de poursuivre leur activité de construction. Mais dans un soucis d’éthique et de protection de nos salariés, nous avons arrêté tout le monde en prévenant les maîtres d’ouvrage français que la situation ne nous permettait pas de poursuivre nos chantiers dans des conditions de sécurité optimales. Nous avions d’énormes difficultés d’approvisionnement en masques, lingettes et gels hydroalcooliques pour assurer la protection sanitaire individuelle de nos ouvriers. Mais dans l’ensemble, tous les propriétaires ont été compréhensifs et ont bien compris que ce n’était pas une mauvaise volonté de l’entreprise, mais bien le choix de la raison. Nous avons privilégié la santé au business.

Dans quelles conditions avez pu reprendre votre activité ?

Nous nous sommes dans un premier temps posés les bonnes questions. Comment redémarrer notre activité et dans quelles conditions ? On a ensuite réglé nos problèmes d’approvisionnement avec nos prestataires et nous avons ensuite pu reprendre les chantiers en conformité totale avec les demandes du gouvernement. Durant la première phase de reprise, nous avons rassurés nos ouvriers, en mettant des mesures drastiques en place pour les protéger. Il était nécessaire qu’ils se sentent en sécurité au moment de la reprise de l’activité. À l’arrivée, tous nous ont dit oui, et nous avons pu reprendre dans de bonnes conditions, en respectant les mesures sanitaires.

L’impact économique lié à cet arrêt soudain de l’activité a-t-il déjà eu des répercussions sur la santé financière de l’entreprise ?

Aujourd’hui, l’ensemble de ces protections sanitaires génère un coût supplémentaire pour l’entreprise, que l’on peut absorber ou pas en fonction des chantiers. Certains de nos clients prennent en charge le coût de ces mesures, d’autres non. Mais nous avons dans l’ensemble retrouvé un bon niveau d’activité. Nous sommes une famille de bâtisseur, et l’on se dit que c’est déjà bien. Nous construisons enfin à nouveau en sécurité, nous sommes de nouveau opérationnels. Mais nous entrons dans une seconde phase, financière, où l’on doit trouver des solutions pour dégager des bénéfices. Et pour ça, nous devons travailler tout en gagnant de l’argent. Les arrêtés ministériels imposent des contraintes d’espaces entre les ouvrier qui génèrent des temps de travaux plus importants, ce qui entraînent des coûts plus importants aussi. Nous travaillons pour optimiser tout cela, pour que nos gars puissent garder leur distance tout en gardant une productivité intéressante, afin de dégager à nouveau des marges.

L’activité de construction à Monaco se porte bien, et quand le bâtiment va, tout va.

Comment imaginez-vous l’avenir ?

Je suis assez confiant. On sent qu’il y a une reprise, que les architectes, qui sont nos apporteurs d’affaires, travaillent ardemment sur de nouveaux projets. La seule petite crainte que je peux avoir, c’est que nous vivions le report d’activité du confinement en ce moment-même. Le traitement des dossiers, en amont, entre le client et les architectes, n’ont pas pu vraiment avancer ces dernières semaines. Le temps que les permis de construire soient déposés, instruits, que les recours soient passés, que les architectes puissent faire les consultations et ensuite démarrer les travaux, je crains que ces trois mois de décalage soient vécus en septembre et que nous ayons un trou dans l’activité entre septembre et novembre. Mais je sais que la Principauté a les reins solides, nous aidera, dans sa prospérité. L’activité de construction à Monaco se porte bien, et quand le bâtiment va, tout va. L’attractivité de Monaco est toujours là, donc je n’ai aucune crainte sur la capacité de la Principauté à continuer d’investir, que ce soit à travers des fonds privés ou publics, pour développer le territoire.

De grands projets ont-il été mis à mal à cause de la crise ?

En ce qui concerne mon entreprise, non. Je n’ai pas eu de reports non plus. Par contre, sur certaines boutiques de luxe, la crise ayant affecté ce grands groupes transnationaux, les clients sont revenus vers nous pour nous signifier qu’ils avaient perdu beaucoup d’argent durant cette période de crise et qu’il fallait revoir le projet, en faisant 30 % d’économie. Et quand un client annonce qu’il faut trouver des économies sur un projet qui a déjà démarré, il faut tout remettre à zéro, en réduisant notamment les prestations. Sols, murs, décorations, nous devons tout revoir.

Notre génération se pose beaucoup de questions

La crise vous a-t-elle obligé à licencier certains de vos employés ?

Absolument pas. J’ai eu en revanche deux cas assez étonnants. Deux jeunes employés de l’administration ont démissionné. Pendant le confinement, ils se sont posés des questions existentielles, sur leur place dans la société et le monde dans lequel ils vivent. Ils ont décidé de changer de vie et de tout plaquer. J’ai trouvé cela étonnant. Cela prouve que notre génération se pose beaucoup de questions et n’est pas sûre de ce qu’elle fait aujourd’hui dans le lieu et la place qu’elle occupe. Je trouve cela très courageux de leur part de tout plaquer à trente ans. C’est une anecdote qui m’a fait me poser beaucoup de questions. Ce décalage des générations et cette crise de la trentaine est intéressante à analyser. Je dois maintenant intégrer dans mon management cette notion du trentenaire, qui à un moment ou à un autre, va tout remettre en questions dans sa vie.