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Interview

Les Concerts de la Voûte, laboratoire monégasque d’une musique classique décomplexée

Les musiciens Katherine Nikitine et David Lefèvre, fondateurs des Concerts de la Voûte © Benjamin Godart - Monaco Tribune
Les musiciens Katherine Nikitine et David Lefèvre, fondateurs des Concerts de la Voûte © Benjamin Godart - Monaco Tribune

Dans l’intimité de l’Église réformée, David Lefèvre et Katherine Nikitine expérimentent une nouvelle approche du concert classique, plus proche de son public.

L’initiative des Concerts de la Voûte procède d’un hasard heureux, celui qui transforme une contrainte matérielle en opportunité artistique. Katherine Nikitine, pianiste et pédagogue établie au Conservatoire de Genève, cherchait un écrin digne de son piano familial – un superbe Steinway & Sons – qui végétait depuis plus d’un an dans l’exiguïté de la loge de son partenaire de vie, David Lefèvre, premier violon supersoliste de l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo à l’Auditorium Rainier III.

Cette quête les mène à l’Église réformée de Monaco, où l’accueil dépasse leurs espérances. « Vous tombez bien », leur répond-on, le nouveau pasteur, arrivé d’Alsace avec l’expérience d’une paroisse culturellement dynamique, nourrissant précisément le projet d’ouvrir son lieu de culte aux concerts. La proposition qui leur est faite – installer le piano en échange de l’organisation d’une série de concerts – inaugure une aventure qui dépasse rapidement le cadre de l’accommodation pratique.

Le temple protestant de Monaco © Aimelaime – Wiki

Un espace culturel à investir

De l’Auditorium Rainier III, jusqu’à l’Opéra de Monte-Carlo, en passant par le Forum Grimaldi, l’Église Saint-Laurent, le Théâtre des Variétés ou encore la salle du Musée Océanographique : les haut-lieux de la vie musicale monégasque ne manquent pourtant pas. L’Opéra de Monte-Carlo connaît un succès tel que « tous les abonnés prennent leur place dès l’ouverture de la saison, ce qui témoigne d’une fidélité qui génère des listes d’attente importantes pour avoir un siège intéressant », explique Katherine Nikitine, qui vante l’acoustique du lieu avec sa programmation au cordeau.

Habitué de l’auditoire monégasque, qu’il qualifie volontiers de « mélomane », David Lefèvre identifie cependant aujourd’hui un « public orphelin », composé de personnes qui disent « ne pas oser franchir la porte d’une salle de concert par méconnaissance ou appréhension des codes du classique. » Cette observation dessine l’espace que les Concerts de la Voûte entendent occuper dans l’Église réformée : celui d’une offre complémentaire aux institutions existantes, répondant à des attentes différentes.

La musique au coeur de la proximité

Le néologisme employé par David Lefevre – « désnobiser la musique classique » – synthétise la proposition du duo de musiciens : démocratiser sans dénaturer, rendre accessible sans simplifier. En bref, une alternative à la tradition mutique du concert classique, en privilégiant plutôt l’échange et la proximité. « Lorsque nous avons testé un premier semestre de concerts en 2025, je me souviens de deux jeunes banquiers trentenaires qui n’avaient jamais osé pousser la porte d’une salle de concert de musique classique. Ils sont ensuite revenus accompagnés d’une poignée d’amis », rapporte le violoniste, qui y voit la validation de leur approche.

L’espace intérieur peut accueillir près de 80 personnes © Benjamin Godart – Monaco Tribune

Chaque œuvre jouée est ainsi précédé d’une explication par les musiciens eux-mêmes. À l’issue d’une heure et demi de concert sans entracte, un moment convivial rassemble les artistes et les amateurs autour d’un « verre de l’amitié ». Le tout pour un tarif unique de quinze euros (dix euros pour le tarif réduit) et dans un lieu souvent méconnu des Monégasques, dont la forme architecturale du chœur donne son nom aux Concerts de la Voûte.

L’acoustique comme écrin

Pour Katherine et David, l’Église réformée de Monaco présente des caractéristiques architecturales indéniables. « Elle possède la forme dite de boîte à chaussures, qui correspond aux proportions des salles de concert classiques antérieures à la prédominance des opéras. Cette géométrie génère une acoustique particulièrement adaptée à la musique de chambre, permettant une intimité sonore remarquable. On peut se placer ici près de l’autel et chuchoter : au dernier rang, on vous entend », glisse la pianiste.

Au-delà des considérations techniques, les fondateurs évoquent les « vibrations très particulières » du lieu, notion qui traduit leur conviction que l’espace influence l’expérience musicale. Cette dimension sensible de leur approche s’articule à leur volonté de proposer une alternative aux grands formats traditionnels.

Chopin comme manifeste

Le concert inaugural du 6 septembre, consacré aux vingt-quatre études de Chopin, cristallise les enjeux esthétiques et éthiques du projet. Katherine Nikitine a conçu ce programme dans le cadre d’un concert de bienfaisance pour l’association « Lueur d’espoir », qui soutient les orphelins au Togo. Le choix de ce corpus – deux opus de Frédéric Chopin, l’opus 10 et l’opus 25– a une logique symbolique : « Chaque étude de Chopin permet d’explorer une facette de la technique du piano. C’est vraiment la meilleure illustration possible du fait de se dépasser, de guérir, de progresser. »

Cette programmation révèle également leur approche de Chopin, compositeur qu’ils présentent comme « révolutionnaire » plutôt que sentimental, « intellectuel » et « novateur » au-delà de l’image convenue du romantique fragile. Cette mise en avant de la dimension progressiste du compositeur polonais s’inscrit dans leur démarche plus générale de renouvellement des représentations de la musique classique.

Katherine Nikitine, lors d’une session de répétition le 27 août en vue du concert du 6 septembre © Benjamin Godart – Monaco Tribune

Le lancement de la saison 2025-2026

Après un premier semestre d’expérimentations et une fréquentation croissante, le duo fondateur des Concerts de la Voûte s’estime prêt à lancer leur première saison. « Nous sommes passés de trente personnes à une salle pleine de quatre-vingts personnes en juin », se félicitent les deux musiciens. Une progression qui s’accompagne d’une transformation de l’expérience du public, plusieurs auditeurs exprimant leur satisfaction de cette approche renouvelée.

La saison 2025-2026, forte de dix concerts mensuels thématiques, constituera le véritable test grandeur nature pour élargir le spectre de l’offre culturelle de Monaco. Suivront, entre autres, en octobre, une programmation spéciale pour l’Oktoberfest accompagnée d’une dégustation de de bières, en novembre une « Harpe Féérique » mettant en valeur la fantaisie de Saint-Saëns et les œuvres de Turina autour de la harpe, puis en janvier 2026 le duo Rennosuke et Ui Fukuda explorera les œuvres françaises et japonaises dans « Le Violon au Pays du Soleil Levant ».

La série se poursuivra tout au long de l’année avec des thèmes variés — trompette, musique brésilienne, printemps des compositrices ou hommage à Maria Malibran — avant de terminer avec une fête de la Musique dédiée à la musique de chambre des Pays de l’Est.