Accusée d’espionnage, traductrice pour Interpol… La vie de Zoia Skoropadenko, artiste-peintre basée à Monaco, est une mosaïque d’anecdotes colorées. Son art, cependant, n’a rien de criard. Les œuvres de l’artiste recherchent avant tout la simplicité, retravaillant des sujets intemporels. Portrait.

Pour Zoia Skoropadenko, la vie est un one-man show. « Si j’ai appris une chose dans la vie, c’est que pour faire réussir, il faut faire comme Woody Allen, nous livre-t-elle quand on la rencontre dans un jardin de Monte-Carlo. Quoi que vous vouliez faire, vous devez le faire par vous-même. Vous voulez faire un film ? Alors il faut écrire votre propre scénario, trouver l’argent pour le produire, le réaliser et interpréter le rôle principal. Tout comme fait Woody Allen. Vous devez aussi avoir beaucoup de confiance dans votre art, sinon vous n’y arriverez jamais. »

Être peintre n’était pas vraiment une carrière viable dans un pays qui n’avait pas assez de pommes de terre à manger

Zoia Skoropadenko est née à Kryvyï Rih, une ville industrielle en Ukraine. Enfant, elle tombe amoureuse de l’art grâce aux amis de sa mère qui viennent peindre chez elle. Même si elle fréquente l’école des beaux-arts pendant des années, Zoia Skoropadenko n’envisage pas devenir artiste. À l’université, elle étudie le journalisme. « Être peintre n’était pas vraiment une carrière viable dans un pays qui n’avait pas assez de pommes de terre à manger, se souvient-elle amusée. Mes parents m’ont dit de faire du journalisme parce que les journaux allaient toujours être en vente. »

À vrai dire, ils pensent toujours que je suis une espionne, mais ils sont très prudents avec moi maintenant que l’Ukraine est sous la coupe de l’Amérique

Avant que Zoia Skoropadenko n’aie le temps de terminer ses études, elle est expulsée de l’Université de Lviv, soupçonnée d’être une espionne pour la CIA. « À vrai dire, ils pensent toujours que je suis une espionne, mais ils sont très prudents avec moi maintenant que l’Ukraine est sous la coupe de l’Amérique. » L’accusateur est l’un de ses professeurs, qui est un ancien agent du KGB. « Il était méfiant car j’étais rédactrice en chef du journal étudiant et très active au sein de l’université » se souvient Skoropadenko. « Je parlais aussi très bien anglais, ce qui était très rare en Ukraine. »

Premiers pas en Principauté

Si Zoia Skoropadenko n’est pas venue à Monaco pour s’adonner à l’art, c’est sur la Côte d’Azur qu’elle décide de devenir artiste. Après avoir été expulsée de l’université, elle trouve un emploi comme consultante en médias en Principauté. À Monaco, la future artiste travaille également comme traductrice pour Interpol. Il se trouve que Zoia Skoropadenko parle huit langues. « J’ai de telles histoires d’Interpol. J’ai même traduit lors des interrogatoires des Panthères roses à Monaco. Ils avaient dévalisé Cartier, je crois. »

Pendant tout ce temps, Zoia Skoropadenko n’a jamais cessé de peindre. Finalement, poussée par ses amis, elle expose certaines de ses œuvres dans une galerie à Monaco et vend son premier tableau. « J’ai décidé que j’allais devenir une artiste à plein temps lorsque j’ai vendu ce premier tableau, nous dit-elle. Il en a fallu du temps par contre. Après ma première exposition, je n’ai pas vendu un autre tableau pendant huit ans. »

Zoia Skoropadenko avec un poulpe

Enfin le succès

Zoia Skoropadenko est devenue connue grâce à une série de peintures intitulée « Torso ». « Je n’avais pas beaucoup d’argent à l’époque. C’était juste après le crash boursier de 2007 et j’avais perdu la plupart de mes revenus » se souvient-elle. Sachant qu’elle a faim, un pêcheur lui donne trois poulpes. Avant de les manger, Zoia Skoropadenko décide de les peindre. Les peintures représentent des poulpes peints de manière à ressembler à des parties du corps humain. Peints sur un fond sombre, les œuvres ont des airs de dessins anatomiques de la Renaissance et de bustes grecs déterrés.

Quand on regarde l’histoire de l’art, on se rend compte que rien n’a changé en 3 000 ans

La série lui assure une exposition à Londres qui donne le coup d’envoi de sa carrière internationale : le rédacteur en chef du magazine d’art Creative Review visite l’exposition et inclut Zoia Skoropadenko comme « Révélation de l’année » dans le prochain numéro du magazine. « Après l’article, j’étais partout, mon téléphone n’arrêtait pas de sonner. » En Europe, Torso a même été exposé au Conseil de l’Europe, où des députés accusent les pieuvres d’être pornographiques.

Torsos © Zoia Skoropadenko

Où trouve-t-elle l’inspiration ?

Pornographiques ou non, depuis Torso, Zoia Skoropadenko travaille à plein temps comme peintre. Lorsqu’il s’agit de son travail, l’artiste dit s’intéresser aux constantes. « Quand on regarde l’histoire de l’art, on se rend compte que rien n’a changé en 3 000 ans. Avec les torses, je voulais retravailler l’un des plus anciens sujets de l’histoire de l’art. Mon but est toujours de créer quelque chose qui aura un sens pour les générations futures. »

Les visiteurs dans les musées veulent regarder des peintures qui leur sont familières. Les sujets doivent parler aux gens

Elle nous parle de ses œuvres le plus récent, une série de natures mortes intitulée « New Pompei Masters ». « J’ai commencé par être inspirée par les maîtres hollandais, mais ensuite je suis allée au Musée archéologique de Naples et j’ai réalisé que les peintres romains faisaient exactement la même chose deux milles ans auparavant. »

« Coffee Drinkers » © Zoia Skoropadenko

L’artiste n’est pas particulièrement enthousiaste pour l’art contemporain, qu’elle rejette comme du « bruit » et déplore son besoin de dépeindre des sujets macabres. « Les visiteurs dans les musées veulent regarder des peintures qui leur sont familières. Les sujets ont besoin de parler aux gens. Ils veulent voir quelque chose de simple, de touchant. Le meilleur sujet est le plus simple et le plus ancien. »

« Coffee Drinkers » © Zoia Skoropadenko

Les œuvres de Zoia Skoropadenko retravaillent des sujets quotidiens : paysages, corps, un verre de lait peint en couleurs pastel. La nourriture est un thème récurrent. Sur la carte de visite qu’elle nous donne, on voit une femme japonaise tenant une tasse de café à peine perceptible. L’œuvre fait partie de la série « Coffee Drinkers » qui dépeint par des traits minimalistes les buveurs de café d’autrefois, des femmes en corsets et kimonos aux hommes en queue de pie.

© Zoia Skoropadenko

Malgré le coronavirus, Zoia Skoropadenko s’affaire à de nombreux projets. Elle est curatrice d’une vitrine au Palais de la Scala de Monte-Carlo et prépare actuellement une exposition sur la céramique de Monaco et de Vallauris qui aura lieu à Paris. À Paris, elle prévoit justement un vernissage de ses œuvres dans une galerie de 300 mètres carrés en plein cœur du Marais. Nous revenons à Woody Allen. « Si je veux faire une exposition, je dois la réaliser moi-même. Je ne peux pas rester les bras croisés et attendre que quelqu’un m’invite à exposer. Je dois faire comme Woody Allen. »