Enquête

Il y a plus d’un siècle naissait un rêve de Princesse : l’histoire de l’exposition canine de Monaco

En compagnie du Prince Pierre, la Princesse Charlotte, a inauguré avec ses enfants la Princesse Antoinette et le Prince Rainier, la 1ère Exposition Canine sur le site du Tir aux Pigeons en 1927 © Archives de la Société des Bains de Mer de Monte-Carlo
En compagnie du Prince Pierre, la Princesse Charlotte, a inauguré avec ses enfants la Princesse Antoinette et le Prince Rainier, la 1ère exposition canine sur le site du Tir aux Pigeons en 1927 © Archives de la Société des Bains de Mer de Monte-Carlo

Il y a près d’un siècle, une Princesse Charlotte éprise de chiens posait la première pierre d’une tradition qui allait traverser les générations. Des terrasses du Casino au chapiteau de Fontvieille, chronique d’une aventure cynophile devenue rendez-vous international.

Fin du XIXè siècle, dans les allées de l’Orangerie des Tuileries, à Paris. C’est là que la haute société, aristocrates, bourgeois fortunés, éleveurs et amateurs éclairés venait admirer les plus beaux spécimens canins de France, sous l’œil bienveillant du Président de la République, Jules Grévy lui-même. Le 5 juin 1883, le Journal de Monaco rapportait déjà l’engouement de ces « après-midi mondaines » en l’honneur du meilleur ami de l’homme où se pressaient « les plus illustres visiteurs ».

Sur le Rocher aussi, la passion canine coulait déjà dans les veines des Grimaldi. Le 24 mai 1904, le journal officiel de la Principauté relate le retour triomphal du Prince Héréditaire, Louis II : une médaille d’or pour son bull Rufus et d’argent pour son dalmatien Athos, ramenées des concours parisiens. Une passion qu’il transmettra à sa fille.

1927 : le geste fondateur

C’est dans ce terreau fertile que germa l’idée de la Princesse Charlotte. Nous sommes en 1927. Monaco brille de tous ses feux, le Casino attire l’élite européenne, et la Principauté cultive son art de vivre avec un raffinement qui fait sa renommée. La Princesse, grande amatrice de chiens, rêve d’un événement à la mesure de ce prestige.

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Elle fonde la Société Canine de Monaco et choisit, pour accueillir la première exposition, le site du Tir aux Pigeons, niché sous les Terrasses du Casino. L’emplacement n’est pas anodin : un vaste espace plat, facilement accessible, baigné de l’élégance qui sied à la Principauté. La Gazette de Monaco, quelques jours avant l’événement, le 15 mars 1927, laisse entrevoir l’effervescence : « Le Concours-présentation et Exposition spéciale de Terriers s’annoncent comme devant être très brillants. »

En compagnie du Prince Pierre, la Princesse Charlotte, a inauguré avec ses enfants la Princesse Antoinette et le Prince Rainier, la 1ère Exposition Canine sur le site du Tir aux Pigeons en 1927 © Archives de la Société des Bains de Mer de Monte-Carlo
© Archives de la Société des Bains de Mer de Monte-Carlo

Le jour venu, la Famille Princière au grand complet honore l’événement de sa présence. Le Journal officiel de Monaco n°3613 du 31 mars 1927 mentionne la visite de « la Princesse Héréditaire et le Prince Pierre, avec la Princesse Antoinette et le Prince Rainier ». Deux enfants observent les chiens avec des yeux émerveillés. Nul ne sait alors que cette petite fille reprendra un jour le flambeau maternel.

Car l’ambition de la Princesse Charlotte dépasse le simple concours de beauté. « Plus qu’un simple concours, l’événement visait à mettre en valeur l’élevage des chiens de race tout en créant un rendez-vous social et culturel élégant, à l’image de Monaco », confie aujourd’hui la Société Canine à Monaco Tribune. Une tradition venait de naître.

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Les années fastes des terrasses

Les décennies suivantes voient l’exposition s’enraciner dans le paysage monégasque. En 1954, les caméras d’André Soriano immortalisent l’événement sur les terrasses du Casino, captant cette atmosphère si particulière où se mêlent aboiements joyeux et conversations mondaines. La Princesse Antoinette, vêtue de rouge, les dames en chapeau côtoient les éleveurs en costume, tandis que les plus beaux représentants de chaque race paradent sous le soleil méditerranéen.

L’année 1966 revêt un éclat particulier. Monaco célèbre le centenaire de Monte-Carlo. Un siècle s’est écoulé depuis que le Prince Charles III a fondé la Société des Bains de Mer et posé la première pierre du Casino. L’exposition canine s’inscrit naturellement dans les festivités du 24 avril. La Princesse Antoinette, désormais à la tête de la Société Canine depuis le décès de sa mère en 1950, remet elle-même les trophées aux lauréats. Le geste a valeur de symbole : la fille poursuit l’œuvre de la mère.

Un an plus tard, en 1967, la 30e édition marque un tournant. L’événement prend de l’ampleur dans le cadre la « Semaine canine internationale de la Méditerranée ». Un ouvrage est même édité pour l’occasion par la Société Canine de Monaco, signe que Monaco entend désormais rayonner bien au-delà de ses frontières.

* consultable sur rendez-vous à la médiathèque

L’odyssée des déménagements

Mais le succès a ses exigences. L’espace vient à manquer sous les terrasses du Casino. « Au fil des années, l’exposition doit s’adapter à sa popularité grandissante », reconnaît la Société Canine. Le Quai Albert Ier accueille d’abord les exposants après 1969, offrant une vue imprenable sur le port et la Méditerranée. Puis c’est le Hall du Centenaire qui ouvre ses portes aux meutes joyeuses à partir de 1971.

Le Journal officiel de Monaco n°6196 du 25 juin 1976 dresse le portrait d’un événement devenu considérable : « La 39e exposition canine internationale de Monte-Carlo. 1 060 chiens, en provenance de 21 pays et représentant 18 races, participeront à cette importante manifestation ».

Trois ans plus tard, retour aux sources : les terrasses du Casino accueillent à nouveau la 42e édition. Le Journal officiel du 8 juin 1979 explique les raisons de ce nouveau changement : « le programme a dû être modifié en raison du grand nombre d’exposants — 820 chiens et 190 races venus de 15 pays ». Il faut voir plus grand, toujours plus grand.

En 1986, les jardins du Monte-Carlo Sporting Club deviennent le nouveau théâtre de cette passion. C’est là que se tient, en avril 1987, la 50e édition, un demi-siècle d’histoire cynophile que les caméras de TMC, sous la direction d’Yvette Ardisson, immortalisent pour la postérité.

Fontvieille : le port d’attache

L’année 1989 sonne comme un aboutissement. Le chapiteau de l’Espace Fontvieille, avec ses vastes dimensions et sa modernité, offre enfin à l’exposition l’écrin qu’elle mérite pour sa 52e édition.

Trente-six ans plus tard, le chapiteau rouge et blanc demeure le port d’attache de l’événement. « Aujourd’hui, le rendez-vous se tient sous le chapiteau de Fontvieille, offrant suffisamment d’espace pour les chiens et les spectateurs tout en conservant le côté festif et élégant de l’événement », se réjouit la Société Canine. L’ajout de tentes supplémentaires a permis de doubler la surface, portant l’espace total à plus de 4 000 mètres carrés.

Le fil rouge d’une dynastie

À travers les époques et les déménagements, une constante demeure : la fidélité de la Famille Princière. Après la Princesse Charlotte, la Princesse Antoinette veille sur la Société Canine pendant plus de six décennies, jusqu’à son dernier souffle en 2011. Sa fille, la Baronne Elizabeth-Ann de Massy, prend alors le relais, avant de passer le témoin à Mélanie-Antoinette de Massy en 2020.

Quatre générations de femmes, unies par un même amour des chiens et un même attachement à cette tradition familiale. « Aujourd’hui, la Société Canine de Monaco ainsi que tous les membres de notre Bureau jouent un rôle central dans l’organisation de l’exposition », explique l’association. Coordination des inscriptions, sélection des juges, logistique, communication : rien n’est laissé au hasard. « Et bien sûr, nous nous assurons que tout se déroule selon les standards internationaux, en lien avec la FCI. »

De Monaco au monde

Les chiffres de la dernière édition donnent le vertige. « Notre dernière exposition a été un record avec 1 430 chiens inscrits sur deux jours, 262 races et 29 pays représentés », annonce fièrement la Société Canine. Bien loin des premiers concours où « il s’agissait surtout d’éleveurs et amateurs locaux ».

La sélection des juges témoigne de cette quête d’excellence. « C’est notre commissaire général de l’exposition, M. Pietro-Paolo Condo, qui nous sélectionne les meilleurs juges », confie l’association.

Le public, lui aussi, a changé de visage. Aux seuls initiés de la cynophilie se sont ajoutées les familles, les curieux, les amoureux des animaux. « Si au départ elle intéressait surtout les éleveurs et les passionnés de cynophilie, elle est désormais suivie par des familles, des amateurs de chiens et des visiteurs curieux de découvrir les différentes races », observe la Société Canine. L’exposition est devenue une fête populaire autant qu’un concours d’élite.

L’éthique comme boussole

À l’heure où le bien-être animal s’impose comme une préoccupation majeure, Monaco n’entend pas rester à l’écart. « L’exposition s’adapte pleinement aux enjeux contemporains du bien-être animal et de l’éthique de l’élevage », assure la Société Canine. Un vétérinaire veille sur la santé des participants, les espaces sont pensés pour le confort des animaux, et la législation monégasque — qui prohibe l’otectomie et la caudectomie — s’applique sans exception.

Cette exigence éthique trouve un écho particulier dans l’actualité européenne. Le 19 juin 2025, le Parlement européen a adopté des règles inédites sur le bien-être et la traçabilité des chiens et chats. Parmi les mesures phares : l’interdiction de l’élevage d’animaux présentant des caractéristiques de conformation excessives susceptibles d’affecter leur santé, ainsi que l’interdiction de présenter des animaux mutilés ou souffrant de telles caractéristiques dans les expositions et concours. Les croisements consanguins sont également prohibés.

La Famille Princière assiste au défilé sous le chapiteau de Fontvieille en 2025 © Direction de la Communication / Philippe Fitte

Monaco, par sa législation et les standards de la FCI qu’elle applique, apparaît ainsi en phase avec cette évolution continentale. « La FCI établit des standards précis pour chaque race », souligne la Société Canine. « Cela signifie que chaque chien doit répondre à des critères de morphologie très stricts, ce qui permet d’éviter les problèmes liés à la sélection excessive ou aux pratiques d’élevage non éthiques. » La beauté, oui, mais jamais au détriment de la santé.

Près d’un siècle s’est écoulé depuis ce jour de 1927 où la Princesse Charlotte, sous les terrasses du Casino, donnait vie à son rêve. Les lieux ont changé, les chiffres ont explosé, le monde s’est invité à Monaco. Mais l’esprit demeure, intact.

« L’exposition a su passer d’un petit événement local à un rendez-vous international incontournable, tout en conservant le charme et le prestige qui font l’élégance de Monaco », conclut la Société Canine. Dans le chapiteau de Fontvieille, chaque printemps, résonne encore l’écho d’une passion princière. Et quelque part, peut-être, l’héritage d’une Princesse qui perdure depuis des générations.