Portrait

Pascal et Florian Funfrock, ces artisans tapissiers qui habillent les yachts et les palaces de Monaco

Pascal (gauche) et Florian Funfrock (droite) se transmettent de père en fils le savoir-faire artisanal de tapissier d'ameublement © Benjamin Godart - Monaco Tribune
Pascal (gauche) et Florian Funfrock (droite) se transmettent de père en fils le savoir-faire artisanal de tapissier d'ameublement © Benjamin Godart - Monaco Tribune

Dans leur atelier à Monaco, Pascal Funfrock et son fils Florian perpétuent un savoir-faire familial né dans les vignobles alsaciens. Portrait d’une lignée d’artisans qui habille les palaces, les yachts et les plus beaux intérieurs de Monaco.

Dans un local exigu au 35 rue Plati, les rouleaux de tissus et de velours s’empilent jusqu’au plafond. Fauteuils déshabillés, échantillons de lin, de mohair et de bouclette s’entassent le long des murs comme autant de promesses de métamorphoses à venir. Dans l’atelier monégasque de la famille Funfrock, niché au cœur du quartier de la Condamine, l’odeur du tissu neuf se mêle à celle du cuir que l’on travaille encore, parfois, pour des projets d’exception. C’est ici, entre les établis où s’affairent une poignée d’artisans, que se joue la dernière étape de chantiers prestigieux : celle qui transforme un intérieur en écrin.

« Les gens viennent chez nous en toute confiance pour notre savoir-faire, pour la façon dont nous conduisons et réalisons les projets», résume Florian Funfrock, 35 ans, qui représente la troisième génération de cette dynastie de tapissiers-décorateurs. À ses côtés, son père Pascal, 61 ans, acquiesce. Entre eux, la complicité est palpable, forgée par des années de transmission silencieuse, de gestes appris sur le tas, d’erreurs corrigées ensemble.

Des selles de chevaux aux palaces de la Côte d’Azur

L’histoire commence loin de la Méditerranée, dans le village alsacien de Westhoffen, au pied des vignobles. En 1958, Charles Funfrock y crée son entreprise de tapissier d’ameublement décorateur. Avant cela, il avait débuté par la sellerie, restaurant les selles des chevaux du village. Puis, à la demande des clients, l’activité avait basculé vers l’ameublement. Du cuir, on était passé au tissu. Le métier s’était transformé, mais l’exigence était restée.

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« Souvent, les gens ont tendance à croire qu’on fait des revêtements muraux et du papier peint, sourit Florian. Mais ça n’a rien à voir avec notre métier. » L’origine du malentendu remonterait au Moyen Âge, quand on accrochait des tapis aux murs pour isoler les pièces du froid. Le mot est resté, mais la pratique a évolué. Le tapissier d’ameublement, en réalité, travaille le tissu et le cuir pour habiller les sièges, les sols, confectionner les rideaux, les voilages, les stores, garnir les têtes de lit et les paravents. C’est un artisan de la matière souple, qui maîtrise aussi bien la couture que le garnissage, la pose que le conseil.

Pascal Funfrock prend la relève en 1994 « Mon père et moi ne travaillions que tous les deux, il n’y avait jamais eu de salarié », nous raconte-t-il avec un léger accent alsacien, presque imperceptible. L’entreprise grandit, embauche, se structure. En 2009, elle compte treize salariés et réalise un chiffre d’affaires de près d’un million d’euros. Mais la crise de 2013 frappe durement. Il faut se réinventer.

L’intuition (ou l’amour ?) de Pascal le pousse vers le sud, où il y rencontre sa femme. En novembre 2014, il obtient l’autorisation d’ouvrir un atelier à Monaco. « Les clients nous font beaucoup plus confiance quand ils savent qu’on a un atelier ici », observe-t-il. La Principauté devient rapidement le cœur de l’activité. « Aujourd’hui, la Société des Bains de Mer représente l’un de nos clients important et fidèle». La clientèle se partage ainsi entre architectes d’intérieur, décorateurs et des particuliers fortunés venus du monde entier.

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L’art du sur-mesure

Dans l’atelier, Jérémy, le chef d’atelier, s’affaire sur une structure de fauteuil dessinée en 3D par Florian. « Ce sont des pièces uniques, qu’on ne trouve nul part ailleurs », lance Pascal avec une fierté non dissimulée. Car c’est là que réside la singularité des Funfrock : leur capacité à créer ex nihilo, à partir d’un simple croquis d’architecte, une pièce qui n’existera qu’en un seul exemplaire.

Les projets extraordinaires ne manquent pas. Il y a eu la boutique Louis Vuitton de Monaco, dont ils ont recouvert la main courante de cuir, « avec une piqûre sellier fermée à la main ». Ou encore cet hélicoptère Airbus appartenant à une cliente fortunée — « que Son Altesse Sérénissime le Prince Albert II emprunte parfois », glisse Pascal — dont ils ont refait l’intégralité des sièges en cuir, après avoir fait certifier chaque matériau par les laboratoires de l’aviation civile à Bordeaux. « Florian a dû chercher la mousse aux États-Unis parce qu’aucune mousse européenne ne possédait les certifications nécessaires », précise le père. Et puis il y a le Palais Princier, dans lequel les tapissiers travaillent désormais ponctuellement, depuis un premier projet réalisé en collaboration avec l’architecte Lydia Hegbourne. Un gage supplémentaire d’excellence, s’il en est.

Le velours, le lin et l’obsession du non-feu

Pascal désigne les collections qui tapissent les murs de son showroom. « Le velours reste un basique. Mais il a évolué : aujourd’hui, on fait du velours non-feu, avec de belles teintes. Dans nos collections, on a une trentaine, une quarantaine de coloris différents. » La bouclette, très années 50-60, revient en force. Le lin et le coton dominent dans le sud, où l’on privilégie les matières naturelles et les tons clairs. « La tendance est aux couleurs beige, ou légèrement chaleureuses comme les teintes ivoire. À l’époque, on aimait les bordeaux, les couleurs vives tandis qu’aujourd’hui, les clients préfèrent la neutralité », observe Florian.

Mais la tendance qui s’impose par-dessus tout, c’est celle de la sécurité. L’évocation de l’incendie tragique de Crans-Montana, le soir du nouvel an en Suisse, fait bondir Pascal. « C’est une véritable tragédie. Il y a trente ans, avec mon père, nous travaillions déjà l’intérieur des discothèques, à l’époque où les gens fumaient encore et écrasaient leurs cigarettes sur les banquettes. On installait des tissus non-feu partout, jamais de mousse inflammable dans une boîte de nuit ou un hôtel ! »

Cette obsession de la sécurité, il la transmet à ses clients hôteliers. « Souvent, c’est un choix un tissu peu plus cher. Mais la sécurité n’a pas de prix, d’autant plus que les éditeurs du monde entier se sont adaptés et disposent de gammes entières. » La Société des Bains de Mer l’a bien compris : tous les établissements du groupe exigent désormais des tissus ignifugés.

Entre tradition et modernité

En ce moment, l’équipe travaille sur la salle Belle Époque de l’Hôtel Hermitage. « C’est une très belle salle à l’ancienne, tout en arrondis. On y installe des rideaux, paravents, lambrequins, avec beaucoup de passementerie », décrit Pascal enthousiaste.

Mais le métier évolue. Les yachts constituent un marché en pleine expansion, a fortiori à Monaco avec l’engouement croissant autour du Monaco Yacht Show et de l’industrie du refit. « Les bateaux sont soumis à des contraintes d’humidité, de sel, de soleil. Les coussins extérieurs sont beaucoup plus malmenés ce qui crée un besoin de restauration plus fréquent », explique Florian. Les matières changent : polypropylène imperméable, tissus résistants aux UV. « Aujourd’hui, certaines collections outdoor ressemblent presque à du coton ou de la laine au toucher. Les éditeurs de tissus comme Pierre Frey ont véritablement adressé ce marché ces cinq dernières années. »

La domotique, aussi, s’impose dans les intérieurs de luxe. « Tout doit être motorisé », confirme Florian. « Le client veut pouvoir ouvrir et fermer les rideaux avec sa télécommande ou son téléphone. Tout ce qui est tête de lit, stores, rideaux doit être intégré dans un ensemble domotique. » Une cinquantaine de partenaires (passementiers, éditeurs de tissus, fabricants de rails électriques) gravitent autour de l’atelier.

La relève est assurée

Dans le petit atelier monégasque, Pascal, Florian, Jérémy et Léa – jeune tapissière venue de Bordeaux pour rejoindre l’équipe – se sentent désormais à l’étroit. Au début de l’été, l’entreprise prendra ses quartiers dans un nouveau local plus grand, situé juste à côté de l’actuel. Une consécration pour le père et le fils, qui ont fait face à plusieurs blocages administratifs en Principauté : « Une méconnaissance de notre métier persiste encore aujourd’hui. Lorsque les personnes voient le mot « décorateur » ils pensent qu’on fait de la décoration. Alors qu’en réalité, on travaille pour les décorateurs, aménageurs et architectes d’intérieur. Notre métier est un métier d’artisan, réaffirment à l’unisson Pascal et Florian Funfrock. Nous possédons cette connaissance de la matière que les autres n’ont pas. On les conseille sur ce qui est possible de réaliser ou non. C’est une partie essentielle de notre travail. »

Au total, l’entreprise emploie une dizaine de personnes sur ses deux sites, la boutique monégasque et un atelier de production de 500 m² en Alsace. Léane Depresles, sacrée Meilleur Apprenti de France en tapisserie d’ameublement décor en 2025, a rejoint les rangs de l’équipe dans l’Est Français pour se perfectionner dans la confection de rideaux, voilages et stores bateau plus contemporains. La relève est là, et Pascal Funfrock entend bien lui laisser la place de s’épanouir.

Photos : Benjamin Godart pour Monaco Tribune