La presse le surnomme le « Tsar du piano », mais Alexandre Kantorow ne cherche pas à dominer son instrument. Nouvel artiste en résidence de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, le pianiste de 23 ans est avant tout modeste et soucieux de son art. Portrait. 

« J’ai très peu de souvenirs d’avoir consciemment écouté de la musique en grandissant. » Bien qu’Alexandre Kantorow soit le fils de deux violonistes, il décide d’entreprendre une carrière musicale assez tardivement. Pendant un certain temps, le pianiste envisage les sciences. Il s’imagine cosmonaute.

Puis, il intègre la Schola Cantorum de Paris – « la première fois que j’ai partagé la musique avec les autres » – où il rencontre le pianiste russe Igor Lazko, qui le confronte à son futur et lui fait comprendre que le piano ne sera pas seulement un passe-temps. « La décision de devenir musicien est venue au lycée. J’avais beaucoup de lacunes » admet-il. La technique était la partie la plus difficile. « Mes doigts, bien que souples, étaient très peu solides. »

Alexandre arrive comme une fleur pour voir comment un concours marche et finit par gagner

Des débuts fulgurants

Il y a environ un an et demi, Kantorow était relativement inconnu en dehors des salles de concerts parisiennes. Puis, à 22 ans, il remporte le prestigieux concours international Tchaïkovski. Organisé à Moscou tous les quatre ans, le concours Tchaïkovski est l’un des prix les plus prestigieux de la musique classique.

« Il a eu un début météorique » raconte Didier de Cottignies, directeur artistique de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, qui a nommé Kantorow comme nouvel artiste en résidence de l’orchestre. « Avec le concours Chopin, le Tchaïkovski est le concours pour piano le plus difficile à gagner. » Le Tchaïkovski est d’ailleurs le premier concours auquel participe Alexandre Kantorow. Le remporter fut un exploit inattendu.

« Certains pianistes travaillent pendant des années juste pour être prêts pour le Tchaïkovski. Alexandre arrive comme une fleur pour voir comment un concours marche et finit par le gagner » sourit Didier de Cottignies.

Alexandre Kantorow est le premier lauréat français de l’histoire du concours, ce qui, après avoir suscité l’intérêt de la critique, sécure son adoration. Suit le sacre des Victoires de la Musique Classique 2020 : Alexandre Kantorow remporte un doublet dans les catégories Soliste Instrumental et Enregistrement.

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Je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir réussi. Je doute sur chaque note, constamment

Faire face aux doutes

« J’ai eu énormément de chance d’avoir eu le concours car il m’a permis de bien pouvoir m’en sortir cette année. » Contrairement à la critique, Alexandre Kantorow dit remettre son jeu constamment en question. « Même aujourd’hui, je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir réussi. Je doute sur chaque note, constamment. »

Ce n’est pas le trac, mais un vrai doute sur l’exécution de son art. « Je crois que ma plus grande peur est de ne plus évoluer, d’arriver dans une impasse. »

Alexandre Kantorow dit que jouer régulièrement en concert est le seul remède. « Ce n’est qu’une fois sur scène que je suis capable de mettre les doutes derrière moi. À ce moment-là, quelque chose d’autre s’empare de moi. » Le public a-t-il un effet thérapeutique ? « Oui, il y a le public sans doute. Et puis l’évènement lui-même. Il y a une préparation mentale spécifique qui vient avec le fait de savoir que vous allez jouer le soir. »

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La musique classique contemporaine peine à attirer un public

Un désir de tout faire

Des rumeurs courent que Brahms est le compositeur préféré d’Alexandre Kantorow, mais lorsqu’on lui demande qui l’inspire, le pianiste répond Liszt. « Il a eu une vie incroyable, le genre de vie qui ne sera plus jamais vécue. Avoir une personne qui a été à ce point curieuses – et jusqu’à la fin de sa vie ! Il a été une star du piano absolu, puis un compositeur, ensuite il s’est enfermé et s’est donné à la religion » Il mentionne également l’écrivain, cinéaste et compositeur Alexandre Austier. « Je crois que suis attiré par la curiosité de vouloir tout faire. »

Cela veut-il dire qu’il compose ? « J’aimerais bien. Je ne sais pas, j’ai beaucoup de mal. Chaque fois que j’essaie, j’ai l’impression que ça finit toujours par être la copie d’un autre compositeur. J’admire beaucoup les quelques personnes qui combinent le travail d’un interprète avec celui d’un compositeur, je trouve cela incroyable. » Il mentionne le pianiste Lucas Debargue, connu pour interpréter ses propres compositions.

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« La musique classique contemporaine peine à attirer un public. Si les musiciens jouaient aussi leurs propres œuvres lors des concerts, cela lui redonnerait un peu de vie » suggère-t-il.

Sa musique ne vous laisse jamais indifférent

Un « musicien exceptionnel » pour la première fois à Monaco

Donner la résidence artistique monégasque à un artiste si jeune est une première. Le poste avait précédemment été détenu par la contralto Marie-Nicole Lémieux et Maxim Vengerov, violoniste de renommée internationale. Mais Didier de Cottignies, directeur artistique de l’Orchestre Philarmonique depuis 2019, veut mettre la jeunesse virtuose au premier plan, à l’instar des concerts de Daniel Lozakovich et du trio Zeliha« Je trouvais que c’était une bonne idée que de présenter un jeune plutôt qu’un artiste accompli » explique-t-il.

Didier de Cottignies connaît Alexandre Kantorow depuis que le pianiste a 16 ans. « J’aime beaucoup Alexandre » dit-il, avec le ton de quelqu’un plutôt avare compliments. « C’est un musicien hors pair qui s’est développé magnifiquement. »

La première fois que Didier de Cottignies a vu Alexandre Kantorow jouer, il donnait un récital dans une église au cœur de Paris. « On entendait les ambulances passer » se souvient-il. Même à l’époque, Didier de Cottignies avait été frappé par le jeune pianiste. « C’est un vrai artiste. Aujourd’hui, vous avez tellement de musiciens formatés. Mais quand vous entendez Alexandre jouer, vous savez qu’il y a de la création, c’est une impression qu’il vous donne dès le départ. Sa musique ne vous laisse jamais indifférent. »

Je trouvais que c’était une bonne idée que de présenter un jeune plutôt qu’un artiste accompli

En tant qu’artiste en résidence, Alexandre Kantorow sera à Monaco pour trois concerts. C’est la première fois que le pianiste est en résidence artistique et il décrit l’invitation de Didier de Cottignies comme « une belle preuve de confiance. »

Le premier des trois concerts aura lieu le dimanche 17 janvier. Au programme, la Sonate n°1 de Rachmaninov, la Chaconne de Sofia Gubaidulina et Brahms : Ballades opus 10 et la transposition de la chaconne pour violon de Bach.