Remon Vos : un magnat de la logistique, passionné de voile et fidèle à Monaco

Aussi discret qu’influent, le milliardaire et passionné de yachting Remon Vos est à la tête d’un empire de la logistique et de l’immobilier industriel. Membre actif du Yacht Club de Monaco, dont il fait briller les couleurs sur les mers du monde entier, l’entrepreneur entretient un lien durable avec la Principauté.
De loin, on le prendrait presque, avec ses impressionnantes voiles noires, pour un oiseau marin volant vers l’horizon – un cormoran ? Dans une explosion d’écume et d’embruns, il vire soudain de bord, son baume balayant d’un coup sec le pont, pour mieux reprendre sa course effrénée sur l’eau, bondissant, déchirant les vagues, distançant de quelques encablures supplémentaires ses adversaires d’un jour. Sur le pont, les ordres fusent, précis, qui orchestrent une chorégraphie millimétrée, elle-même reflet d’un ballet marin aussi sublime que technique. Un coup de corne de brume retentit au loin. La ligne d’arrivée est franchie. En tête. Encore une fois.

Black Jack 100, c’est le nom de ce monocoque de 100 pieds (un peu plus de 30 mètres de long) qui collectionne les trophées : record de vitesse du Gotland Runt, en mer Baltique, en juillet dernier ; victoire, quelques semaines plus tard, au terme de la 51e Rolex Fastnet Race, au large de Cherbourg ; première place et record de vitesse lors de la Palerme-Montecarlo en août 2024 – Black Jack 100 en profitant pour battre… son propre record, établi en 2015 ; etc. Chacune de ses victoires fait briller le Yacht Club de Monaco (YCM), sous la bannière duquel vogue le supermaxi. Chacun de ses records est à mettre au crédit de son équipage de 29 marins aguerris ; de son skipper Tristan Le Brun ; et de son propriétaire – et barreur occasionnel : Remon Vos.

L’Europe de l’Est, nouvel eldorado pour le jeune Remon Vos
Remon Vos n’est pas un inconnu à Monaco. Au-delà de ses exploits sur l’eau, le Néerlandais fait surtout parler de lui pour être le cofondateur et PDG de CTP, un groupe leader de la logistique et de l’immobilier industriel en Europe centrale et orientale. Un mastodonte bâti à partir de rien et qui possède, aujourd’hui, quelque 13 millions de mètres carrés d’entrepôts et de parcs industriels – loués à des sociétés telles que DHL, Renault ou H&M –, auxquels il faut ajouter pas moins de 26 millions de mètres carrés de terrains supplémentaires répartis dans dix pays. En 2024, CTP a réalisé un bénéfice net de €1.1 milliard et, au dernier compteur Forbes, Remon Vos émargeait à 7,5 milliards de dollars de fortune personnelle.
Pas mal, pour celui qui, ayant vu le jour en 1970 dans la petite ville de Stadskanaal, dans le nord-est des Pays-Bas, est né d’une mère encore étudiante et d’un père concessionnaire automobile. Baladé d’une ville néerlandaise à l’autre après le divorce de ses parents, le jeune Remon attrape, très jeune, le virus des affaires : ainsi à 12 ans, il s’offre déjà un peu d’argent de poche en lavant des voitures ou en faisant le ménage dans des salons de coiffure. Mais c’est un voyage, en 1991, dans ce qui s’appelait encore la Tchécoslovaquie, qui va changer le cours de son destin. Accompagné d’un ami de son père, Johan Brakema, Remon Vos constate avec effarement le retard pris par les anciens pays du bloc soviétique en matière de développement et d’infrastructures.
Pour Vos, c’est la révélation : après la chute de l’URSS et du rideau de fer, l’Europe de l’Est est une incroyable terre d’opportunités. Avec son partenaire Johan Brakema, ils lancent en République tchèque une petite entreprise d’importation de produits néerlandais, puis une usine de pièces d’acier. Les deux hommes cherchent un bâtiment et un terrain ; n’en trouvant pas, ils envisagent alors « de construire un parc d’activité, de sorte que (leur entreprise) puisse être le premier locataire et que nous puissions en trouver d’autres », se rappelle Vos dans les pages de Forbes. L’aventure est lancée. En 1998, les deux Néerlandais, rejoints par un troisième compatriote, Eddy Maas, fondent dans la petite ville tchèque de Humpolec leur premier parc industriel, baptisé Central Trade Park (CTP).
« Ne jamais vendre »
« Johan avait l’argent, Eddy l’intelligence et moi l’énergie », confie Remon Vos à Forbes. « Nous avons immédiatement pensé : »nous n’allons pas nous contenter de construire un seul bâtiment » », relate-t-il encore dans The CEO Magazine : « l’idée était de construire d’autres bâtiments sur le même terrain afin de créer un cluster, un écosystème de différentes entreprises travaillant ensemble. En tant que promoteurs, nous serions responsables de toutes les infrastructures (…), de leur entretien et de leur réparation, afin que les locataires puissent se concentrer sur leur activité principale ». Le modèle CTP est né.

Les premiers temps sont néanmoins difficiles et CTP ne prend véritablement son envol qu’au début des années 2000, en s’imposant comme le plus grand promoteur de République tchèque, avec 22 parcs logistiques dans le pays. C’est aussi au cours de ces premières années que Vos retient l’une de ses plus grandes leçons, qui deviendra son leitmotiv : « ne jamais vendre », comme il le lance à Forbes, car « si vous construisez un parc, l’idée est de continuer à le construire ». « Nous construisons pour durer ou pour posséder », confirme-t-il auprès de The CEO Magazine, « nous ne faisons pas de commerce, nous ne vendons pas. Nous ne construisons pas de bâtiments isolés, (mais seulement) dans le cadre d’un concept de parc ».
Une philosophie que Remon Vos va progressivement étendre à toute l’Europe de l’Est, conquérant de nouveaux marchés en Pologne, en Roumanie, en Hongrie, en Serbie, etc. Partout où il s’implante, Vos réplique la même stratégie : développer ses projets immobiliers rapidement, même lorsque ceux-ci ne sont loués qu’à 30% ou 40% de leur surface ; conserver des terrains constructibles adjacents, pour de futurs agrandissements ; fidéliser, enfin, et diversifier ses clients, dont 87% renouvellent leur contrat à l’expiration de leur bail. Autant d’atouts qui ont permis aux revenus locatifs de CTP de croître en moyenne de +16% par an depuis 2019.

Pour poursuivre son expansion, CTP est introduit à la bourse d’Amsterdam en 2021, trois ans après que Remon Vos ait racheté l’entièreté des parts de ses deux comparses. Levant un milliard de dollars, l’opération est alors l’une des plus importantes introductions en bourse de biens immobiliers en Europe. Qui dit groupe plus gros, dit aussi responsabilités plus importantes : dès 2018, CTP lande ses premiers « green bonds » et mise sur l’ESG (environnement, social et gouvernance). Non sans difficultés : « l’ESG est complexe », admet Vos dans les pages de The CEO Magazine, « mais nous nous y engageons activement (…). Nous pensons qu’il s’agit d’une opportunité fantastique ». Des opportunités, l’entrepreneur en décèle en réalité dans chaque crise qu’il a dû affronter : crack financier de 2008, Covid-19, guerre en Ukraine, et plus récemment guerre de tarifs entre l’Europe et les Etats-Unis… « Je crois fermement que le changement est une opportunité », affirme encore le milliardaire dans Forbes.
« Un esprit, une équipe, un club » : au YCM, Remon Vos rejoint l’élite mondiale de la voile
Cette devise, Remon Vos la fait sienne sur terre comme en mer. Car c’est bien la mer – Méditerranée, en l’occurrence – qui fait le lien entre le magnat d’Europe de l’Est et Monaco. C’est sur la mer que le mordu de vitesse et d’adrénaline représente la Principauté, en alignant Black Jack 100 au départ des plus prestigieuses et exigeantes courses nautiques au monde : Palerme-Montecarlo, l’une des compétitions les plus disputées pour les maxi-yachts ; Rolex Fastnet Race, de loin la plus grande course de yachts offshore au monde ; etc. Sorti des chantiers navals en 2005, le voilier, précédemment baptisé Alpha Roméo II, navigue sous les couleurs du non moins prestigieux et exigeant Yacht Club de Monaco.
C’est que notre loup de mer n’a rien d’un marin d’eau douce. Non content d’arpenter les quais du Port Hercule, Remon Vos prend régulièrement la barre du monocoque, comme à l’occasion de l’édition centenaire de la Fastnet, au terme de laquelle l’équipage de Black Jack 100 a franchi la ligne d’arrivée en tête. Une bataille serrée de deux jours, 12 heures, 31 minutes et 21 secondes. De quoi mériter amplement sa place au sein du gotha de la voile mondiale – car n’intègre pas le YCM qui veut. La fortune, ici, n’y peut rien ; l’adhésion est gratuite. Mais, comme le stipule le site officiel du club, « toute personne (…) souhaitant devenir membre du YCM a l’obligation d’être présentée par deux parrains, sociétaires du YCM ». La candidature de l’impétrant est ensuite validée – ou pas – par le Prince Albert II en personne.
Remon Vos fait donc partie d’un cercle très restreint, comptant plus de 2 500 membres tout de même, qui fut officiellement fondé en 1953 par le Prince Rainier III. Convaincu que « l’avenir de Monaco est vers la mer », le Souverain veut alors faire du YCM l’un des axes majeurs du développement du port de la Principauté. Les meetings et régates se multiplient, pendant qu’une nouvelle génération de régatiers est formée au sein de l’école de voile. En 1984, le Prince Albert II est nommé président du club, en mettant notamment l’accent sur le yachting de tradition – avec le lancement, dix ans plus tard, de la Monaco Classic Week. Dix ans plus tard encore, en 2014, le YCM inaugure son nouveau Club House, dans un bâtiment spectaculaire imaginé par Lord Norman Foster.
Mais le YCM est plus qu’un club de voile, plus qu’une prouesse architecturale, plus qu’un repère emblématique de la vie monégasque. « C’est un lieu de vie », expliquait dans nos pages en 2023 Bernard d’Alessandri, son secrétaire général, selon qui « nous pouvons mesurer le dynamisme du club à travers ses volontaires : pour chaque régate, nous comptons entre 50 et 100 bénévoles. (…) Après 70 ans, le club reste dynamique, jeune, avec beaucoup d’espoirs, d’innovations, de projets ». Le YCM, dont la devise est « un esprit, une équipe, un club », compte ainsi parmi ses membres les plus célèbres Pierre Casiraghi, le fils de la Princesse Caroline, qui a remporté avec Peter Harrison l’Admiral’s Cup 2025 ; le milliardaire chypriote et résident monégasque John Christodoulou ; ou encore Boris Herrmann qui a embarqué dans les Vendée Globe avec Seaexplorer – Yacht Club de Monaco.

Une figure montante de la vie monégasque ?
Bien entouré, Remon Vos l’est donc assurément quand il pousse les portes du YCM, ce qu’il ne s’autorise que lorsque son agenda surchargé lui offre un peu de répit. Partageant sa vie entre l’Europe centrale, les Pays-Bas et Monaco, le chef d’entreprise est, de son propre aveu, un « sans bureau fixe », constamment en voyage d’affaires, sautant d’un jet privé à l’autre pour décrocher de nouveaux deals et étendre son empire tentaculaire. À Monaco comme à Prague ou Amsterdam, il faut donc s’armer de patience pour tenter d’apercevoir le milliardaire, dont les apparitions médiatiques sont aussi rares que scrutées.
Accordant un soin particulier à cultiver un réseau on ne peut plus élitiste dans la finance, l’immobilier et le sport, Vos incarne sans doute mieux qu’aucune autre grande fortune cette nouvelle génération de milliardaires européens – globaux, engagés, lucides, résolument tournés vers la durabilité. Et si des perspectives d’investissements ou de mécénat sont encore à concrétiser en Principauté, Remon Vos fait, assurément, partie de ces figures montantes de la vie monégasque. À surveiller donc du coin de l’œil, que ce soit sur terre, dans les airs… et en mer, bien sûr.