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Analyse

Ce que l’ostéopathie ne fait pas et ne devrait jamais promettre

L’ostéopathie s’impose aujourd’hui dans le paysage thérapeutique tout en suscitant une interrogation centrale : quelle est, réellement, la portée de son efficacité ?© Edward Muntinga - Unsplash

L’ostéopathie séduit aujourd’hui par sa promesse d’une prise en charge personnalisée. Mais derrière cet engouement, la discipline se trouve sur une ligne de crête, d’un côté l’idéalisation excessive et de l’autre les dérives thérapeutiques. Mikaël Manera, coach sportif et ostéopathe, livre quelques clés de lecture dans cette tribune.

Entre discours approximatifs et promesses parfois démesurées, une question mérite d’être posée clairement : que peut réellement faire l’ostéopathie… et surtout, que ne fait-elle pas ? Clarifier ces limites n’affaiblit pas la profession. Au contraire, c’est une condition essentielle de sa crédibilité.

Le mythe de l’ostéopathe qui « soigne tout »

L’un des discours les plus répandus consiste à présenter l’ostéopathie comme une solution globale, capable de soulager aussi bien des douleurs musculo-squelettiques que des troubles digestifs, du stress, des migraines ou même certaines maladies chroniques. Cette vision est séduisante : elle promet une réponse simple à des problèmes complexes et rassure des patients parfois en errance thérapeutique.

Mais elle pose un problème fondamental. Aucune discipline de santé sérieuse ne soigne tout. Affirmer le contraire revient à brouiller la frontière entre l’accompagnement thérapeutique et la promesse de guérison. Sur le plan scientifique comme sur le plan éthique, ce discours est intenable. Il expose les patients à des attentes irréalistes et peut, dans certains cas, retarder une prise en charge médicale nécessaire. Ces patients sont souvent en situation de détresse ; instrumentaliser leur vulnérabilité au nom du soin, c’est ouvrir grand la porte à toutes les dérives.

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Tandis que le kinésithérapeute se concentre sur la rééducation spécifique d’une zone, l’ostéopathe travaille sur l’équilibre global du corps, offrant ainsi une approche holistique de la santé © Dada Design – Unsplash

Une séance ne « réinitialise » pas le corps

Autre idée largement répandue : une seule séance suffirait à régler durablement un problème. Cette vision repose sur une conception mécaniste du corps, assimilé à une machine que l’on pourrait remettre en place en un geste précis.

La réalité est plus nuancée. Il existe une différence majeure entre soulager une douleur et traiter une problématique sur le long terme. Les réponses au soin varient selon l’histoire du patient, son niveau d’activité, son état de santé global, son stress ou encore son rapport à la douleur. Réduire la complexité du corps humain à une intervention unique est non seulement trompeur, mais aussi déresponsabilisant pour le patient.

Craquement ne signifie pas efficacité

Dans l’imaginaire collectif, le bruit articulaire est souvent perçu comme la preuve que « quelque chose s’est débloqué ». Or, ce craquement correspond à un phénomène mécanique banal, sans lien direct avec l’efficacité du traitement.
L’amélioration clinique ne se mesure ni à l’intensité d’un geste ni à son caractère spectaculaire. Elle s’évalue dans le temps, à travers l’évolution des symptômes, de la fonction et du confort de vie.

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  • Confondre sensation immédiate et efficacité thérapeutique entretient une vision simpliste et parfois trompeuse du soin.

Les dérives thérapeutiques

Certaines dérives apparaissent lorsque l’ostéopathie sort de son champ de compétence. Promettre d’agir sur des maladies graves ou chroniques, sur des troubles psychiques complexes ou sur des pathologies nécessitant un suivi médical spécialisé, comme l’endométriose ou certains troubles de la fertilité, pose un problème majeur.

Il est essentiel de rappeler que l’ostéopathie n’est pas une alternative à la médecine, mais une approche complémentaire. Fonder une prise en charge sur des concepts non prouvés, souvent dépassés, tout en se substituant à la médecine, expose le patient à un double risque : une perte de chance médicale et une lecture réductrice de sa douleur, là où une approche biopsychosociale serait plus pertinente et plus sûre. Cela décrédibilise la profession.

Techniques internes et consentement éclairé

Parmi les dérives les plus préoccupantes figurent certaines pratiques dites « internes », parfois proposées pour traiter des pathologies gynécologiques. À Monaco, comme en France, ces pratiques sont strictement interdites dans le cadre de l’ostéopathie. Il est inacceptable, quel que soit le motif de consultation, de justifier des techniques internes en prétendant qu’elles auraient un impact thérapeutique sur une pathologie ou un trouble quel qu’il soit..

Mais au-delà de l’aspect légal, la question du consentement éclairé est centrale. Subir ce type de pratique sans information claire ni consentement explicite n’est pas normal et ne peut en aucun cas être banalisé. Ces situations doivent être nommées et dénoncées.

Un patient doit comprendre clairement ce qui lui est proposé, pourquoi, avec quels bénéfices attendus et quelles limites. L’absence d’information claire prive le patient de sa capacité de choix et constitue une atteinte grave à l’éthique du soin. Le rôle de l’ostéopathe n’est ni d’explorer ni de traiter des pathologies médicales hors de son champ de compétence.

© Joyce Hankins – Unsplash

La dépendance au soin, une autre dérive silencieuse

Une prise en charge efficace vise l’autonomie du patient. Pourtant, certains discours anxiogènes  « votre corps est bloqué », « tout est déplacé »  « il faut faire revivre le traumatisme psychologique » peuvent installer une dépendance au soin. Des consultations répétées, sans objectif thérapeutique clair, finissent par entretenir la plainte plutôt que de la résoudre.

  • Une thérapie responsable doit au contraire aider le patient à comprendre son corps, à reprendre confiance et à réduire progressivement le recours au soin.

Pourquoi ces promesses nuisent à la profession

Les promesses excessives alimentent la méfiance du corps médical et compliquent la collaboration interdisciplinaire, pourtant essentielle à une prise en charge cohérente et sécurisée. Elles créent également une confusion pour le public, générant déceptions, errance thérapeutique et parfois retard de diagnostic, avec de véritables conséquences en termes de santé.

Ce que l’ostéopathie peut honnêtement revendiquer

Sans survendre ni se dénigrer, l’ostéopathie peut légitimement revendiquer le soulagement de certaines douleurs fonctionnelles, l’amélioration de la mobilité et du confort, ainsi qu’un accompagnement du patient vers une meilleure compréhension de son corps. Elle trouve toute sa place lorsqu’elle s’inscrit dans une logique de complémentarité avec les autres professionnels de santé.

Souvent consulté en première intention, l’ostéopathe a également un rôle essentiel de triage et de réorientation, permettant de réadresser le patient vers le professionnel de santé le plus adapté lorsque la situation le nécessite.  
L’ostéopathie est un outil de bien-être : elle n’est ni une réponse universelle, ni une médecine miracle. Reconnaître ce qu’elle ne fait pas est sans doute aujourd’hui la meilleure façon de défendre ce qu’elle fait réellement.

Mickaël Manera est coach sportif, ostéopathe spécialisé dans la prise en charge du sportif et en neurosciences de la douleur. Il est également étudiant en master de neuropsychologie.